De l’Antiquité au XXe siècle, de grands noms de la littérature ont évoqué la Savoie dans leurs écrits. Rémi Mogenet les a tous rassemblés dans un livre idéal pour votre été. Interview.

A noël dernier, nous avions convié notre ami Rémi Mogenet à nous parler de son livre sur les écrivains savoyards du XXe siècle, qui constituait un joli cadeau à glisser sous le sapin. Aujourd’hui, alors que l’été commence à s’installer, c’est un ouvrage à lire sur la plage que l’on vous invite à découvrir, toujours signé du même sieur Mogenet. Et pour tout dire, sa dernière livraison nous a davantage plu que la précédente. Avec Ecrivains en Pays de Savoie, c’est un formidable voyage dans le temps qu’il nous propose, un périple où nous sommes accompagnés non pas d’écrivains savoyards mais d’écrivains qui parlent de la Savoie. Et pas n’importe lesquels : Goethe, Chateaubriand, Alexandre Dumas, Balzac, Gide, Stendahl, Victor Hugo, et j’en passe. On ne se doutait pas que tant de plumes de renom avaient écrit sur nos cimes et nos vallées, de l'Antiquité à nos jours. Heureusement que Rémi est une fois de plus là pour nous éclairer, et enchanter votre été de ses belles lettres.

Rémi, ce qui étonne quand on lit ton livre, c’est de voir combien de grands noms de la littérature ont évoqué la Savoie dans leurs écrits. Comment expliques-tu cela ?

C’est un paysage qui est apparu comme pittoresque et exotique à partir du XVIIe et du XVIIIe siècle. Toute l’Europe a voulu venir en Savoie, surtout pour voir le mont Blanc. Cela a donc séduit les écrivains. La proximité de la Suisse et des lacs a aussi joué, notamment pour attirer les romantiques anglais. Mais avant tout cela, il y eu le fait que les gens passaient le mont Cenis pour aller en Italie. Ils traversaient donc la Savoie et cela les incitait à en parler. Il ne faut pas non plus oublier que La Maison de Savoie avait un grand renom en France et en Europe, ce qui a amené de grands auteurs à en parler. Mais à Paris, ce sont aussi les ramoneurs qui ont contribué à ce que l’on parle de la Savoie. Quant aux Suisses, notamment dans le pays de Vaud, ils se sont pour leur part intéressés à la Savoie au XXe siècle quand ils ont redécouvert leur histoire, vu que la Savoie en fait partie.

Avec ce livre, tu remontes jusqu’à l’Antiquité. Le premier auteur à parler de la Savoie est ainsi l’historien Tite Live qui en 64 av JC a fait le récit du passage d’Hannibal par les Alpes et dépeint une montagne hostile. Trois siècles plus tard, Ammien Marcellin décrit lui aussi un territoire antipathique coupé du monde et en dehors de la civilisation. On est encore loin des douces rêveries d’un promeneur solitaire…

Hannibal a été le premier à emprunter le passage du mont Cenis, celui-là même que tous les autres vont par la suite franchir. Mais son côté hostile est dû à la montagne et pas à son peuple qui serait coupé du monde. Le relief sépare, mais les peuples demeurent reliés entre eux. Les peuplades des vallées connaissaient les Allobroges qui connaissaient les Romains. Tite Live rappelle d’ailleurs que des gens vivent ici pour démontrer que ce n’est pas un lieu inaccessible. Et les hommes se regardaient entre eux comme des semblables, donc le fait qu’il y ait des hommes relativisait ce côté coupé du monde qui, pour Ammien Marcelin, renvoie surtout à des lieux en montagne où il n’y avait pas d’homme, comme cela peut d’ailleurs être encore le cas aujourd’hui.

Bien plus tard, au XIIe siècle Geoffroy de Monmouth remet à l’honneur les Allobroges qui auraient été le principal peuple de la Gaule.  Il dit même que la Gaule toute entière serait une  “province des Allobroges”. C’est un peu beaucoup tout de même !

Oui, mais Tite Live avait déjà estimé que le peuple Allobroge étaient la principale nation gauloise. Geoffroy de Monmouth le redit dans son histoire des rois de Bretagne, ou de ce qu’on appellerait aujourd’hui la Grande-Bretagne. Ceux-ci s’étaient ligués avec les Allobroges pour concquérir la Gaule avant de marcher sur Rome.

Le mythe est au Moyen-Age très present et on le voit notamment avec la chanson de Roland, d’après laquelle Charlemagne aurait récupéré en Maurienne Durandal, la fameuse épée.

Cette chanson dit qu’un ange est apparu en Maurienne à Charlemagne pour lui donner cette épée destinée à son neveu Roland. Certains contestent que c’est de la Maurienne savoyarde dont on parle, mais en fait, personne ne peut être sûr de ce dont il s’agit. C’est donc possible qu’il s’agisse de la vallée de la Maurienne.

Au XVIe siècle, une illustre savoyarde devenue aussi légendaire va influencer plusieurs écrivains : Louise de Savoie. Pourquoi ?

Car en devenant reine de France, elle a apporté un esprit nouveau, une simplicité, une moralité. Elle souhaitait que l’on retourne à la lecture de l’évangile alors que l’époque était à la théologie. Louise de Savoie était en fait proche des Luthériens. Elle en a accueilli auprès d’elle, meme si elle n’était pas officiellement protestante. Et en tant que régente de France, elle a imprimé son esprit à la Cour, ses bonnes moeurs qui lui venaient, à mon avis, de ses origins bressanes, la Bresse étant un lieu où l’on menait une vie simple, comme en Savoie d’ailleurs. Alors à Paris, ça leur a fait du bien ce retour aux valeurs simples de l’Antiquité, car là-bas, il y avait beaucoup de confusion. On discutait de tout et on se perdait dans des considerations métaphysiques.

Tu évoques donc Louise de Savoie, mais pas Amédée VIII qui fut pourtant le premier et le plus fameux des ducs de Savoie. Un homme dont la moralité fut aussi considérée comme exemplaire, ce qui lui valu de devenir pape. Comment justifier cette absence ?

C’est plutôt les auteurs Savoyards qui ont parlé d’Amédée VIII, pas trop les Français qui avaient à son époque, le XVe siècle, d’autres préoccupations avec Jeanne d’Arc ou les Anglais. Maintenant, je n’ai pas non plus lu toute la literature du XVe siècle, car elle n’est pas forcément très enthousiasmante et apparaît aujourd’hui un peu démodée.

Avec le XVIIe siècle vient le temps des récits de voyage. Et là les auteurs sont bien souvent séduits par la population locale. Quelles sont les qualités qu’on lui attribuait ?

Les memes que celle de Louise, une proximité à la nature, une simplicité religieuse, une religiosité spontanée. On le retrouve notamment chez François de Sales, mais les ramoneurs sont aussi connus pour leur gentillesse, leur simplicité et leur bonne nature.

Les récits de voyage délivrent aussi leurs anecdotes. Par exemple avec l’Italien Rucellai qui nous raconte sa découverte de la luge, qu’il appelle “ramasse”.

Oui, c’est surprenant car ce qu’il dépeint comme les joies de la luge renvoie en fait aux origines du bobsleigh. Il décrit en effet une piste spécialement dédiée à cette ramasse, avec des congères de chaque côté et des brindilles qui permettent à la luge de freiner. C’est un récit très amusant où Ruceillai raconte son experience, mais sans rien comprendre à ce que disent ces Savoyards dont il ne parle pas la langue.

Montaigne s’étonne pour sa part en revenant d’Italie du fait qu’on parle français une fois passé le mont Cenis. Le français était-il ainsi utilisé couramment en Savoie au XVIe siècle ?

En tout cas par les bourgeois, et meme Nicolas Martin qui fut l’auteur de chansons en patois Savoyard en a écrit en français. Le français est devenu la langue administrative en 1539, donc ceux qui avaient un contact avec l’administration le parlaient. C’était aussi le cas de ceux qui étaient en contact avec les voyageurs.

Mais contrairement à Montaigne, Jeanne Guyon deplore que l’on entende à peine parler français en Savoie. Alors, qu’en était-il vraiment ?

Jeanne Guyon vivait dans le Chablais, donc peut-être que le français était davantage parlé en Maurienne, où l’adminstration était plus présente et où l’on avait beaucoup de gens de passage. Le Chablais est en revanche connu pour avoir vécu un peu en autarcie, sans une grande fidélité au duc. Je crois néanmoins qu’à Thonon on devait parler le français et Jeanne Guyon exagère peut-être. Elle a un côté assez critique et dit qu’en Savoie on ne mange pas bien ou qu’on s’habille mal. Elle fait un peu sa grande dame française dans un pays de sauvages. En meme temps, elle a vécu dix ans ici alors que Montaigne n’a fait que passer, et qui plus est dans une region différente, cette province de la Maurienne qui était le berceau de la maison de Savoie, une vallée à l’époque importante et beaucoup plus instruite. Montaigne a par ailleurs dû cotoyer des aubergistes habitués à accueillir des voyageurs français.

Passons à l’incontournable Rousseau dont on fête cette année le 300e anniversaire.  Son séjour à Chambéry l’a marqué et il décrit tout simplement la ville comme la plus agréable au monde.

Oui, comme la ville idéale, avec des filles jolies et des Savoyards modestes. Des gens vraiment très bien.

Il déclare qu’il ne serait pas critique avec le genre humain, voire misanthrope, si tout le monde était comme les Savoyards…

Parmis les Savoyards, il peut lui-même être bon, car eux le sont. Mais avec les autres, il ne peut s’empêcher d’être méchant, vu leur attitude.

Stendhal aussi y va de son complet sur Chambéry, et là encore c’est très élogieux. Il dit que ses affaires sont cent fois mieux gérées que celle des villes françaises. Qu’est-ce qui lui fait dire ça ?

Stendhal adorait l’Italie et il disait qu’à Chambéry on la sentait déjà. Il estimait aussi que les prêtres qui dirigeaient la ville étaient, contrairement à ceux de France, de bons prêtres car ils étaient issus de la population et bons avec elle. Il pensait par ailleurs que Saint François de Sales était le seul écrivain écclésiastique qui rendait aimable la religion catholique.

Mais si Stendhal et Rousseau ont été particulièrement élogieux, c’est selon toi Victor Hugo qui a le plus cherché à entrer dans l’âme savoyarde.

C'est parce qu'il s’est renseigné sur le folklore et a étudié l’histoire locale, par exemple les luttes entre le comte de Genève et le seigneur du Faucigny. Alors que Stendhal, ce qu’il dit est un peu facile, il n’est pas allé en profondeur.

Rousseau a lui tout de même vécu une dizaine d’années en Savoie.

Certes, mais beaucoup au contact de la communauté suisse. Et s’il a bien sûr fréquenté des Savoyards, c’est un peu comme comme quelqu’un qui vient vivre ici mais sans vraiment s’intéresser aux choses, à la culture qui fait le pays. A la différence de Victor Hugo.

Au final, que restera-t-il de ces écrivains qui ont parlé de la Savoie ? Lamartine et le romantisme ?

Lamartine et Rousseau, par la façon dont ils ont idéalisé la Savoie dans leurs écrits, avec une transfiguration des paysages et des gens.

Ils expriment une forme d’exotisme savoyard.

Oui, car c’est le regard de ceux qui ne sont pas d’ici et voient la Savoie comme un objet de découverte. Mon livre, c’est d’ailleurs une découverte de la Savoie par les grands esprits de la litterature.

Propos recueillis par Brice Perrier


Ecrivains en Pays de Savoie, de Rémi Mogenet, édition Cité 4. Disponible chez vos libraires ou sur les site de la FNAC, Gibert et Decitre.

 

Notre fil twitter

Vos produits savoyards

Bannière