Le Tour de France avance et La Voix revient sur l’histoire de la grande boucle en Savoie racontée par de grands écrivains. Rendez-vous donc en 1957 pour un tour de taille dépeint par Antoine Blondin.

Alors que Le Tour passe cette semaine par la Savoie, ambulance retrouvons un épisode dantesque qui le lie désormais dans l’histoire à la Vallée de l’Arc en Haute-Maurienne. En 1957, here tandis que l’URSS lance son satellite Spoutnik et que le traité de Rome - fondement de la future Union européenne - est ratifié, order la France se liquéfie sous la chaleur d’un été particulièrement caniculaire. Le Tour, qui en est à sa 44e édition, souffre également et dans les colonnes de L’équipe, Pierre Chany ose le jeu de mot… « tour crématoire ». Audacieux 12 ans à peine après la fin de la seconde guerre mondiale. Les coureurs, eux, se débrouillent comme ils peuvent, c’est le temps de la « chasse à la canette » où l’on entre avec fracas dans les bistros pour piller les frigos et ressortir, comme on est entré, les poches bourrées de bouteilles de Perrier, d’Orangina, de bières ou même de cônes glacés…

C’est aussi le temps des bains de mer improvisés, comme à l’occasion de l’étape Cannes-Marseille où une partie du peloton plonge dans la grande bleue au grand dam de la direction du Tour, toujours peu encline à la fantaisie, qui ne goûte guère ni les jeux de plage improvisés, ni la balnéothérapie.


Après la crue du siècle

Côté course, on court désormais par équipes nationales et ce depuis 1930. Louison Bobet, pourtant auteur d’un triplé historique (en 1953, 54 et 55) est absent, lessivé par son « mano à mano » avec le luxembourgeois Charly Gaul sur les routes du Tour d’Italie. Désormais, on attend beaucoup du grimpeur ibérique filiforme Federico Bahamontes, et on observe avec curiosité les premiers tours de roue sur la Grande Boucle du jeune Jacques Anquetil qui débarque avec, dans sa musette, rien de moins que le record de l’heure. Bahamontes et Anquetil connaîtront, sur cette édition, des destins croisés. L’Aigle de Tolède jettera l’éponge, hagard, perdu, au beau milieu de la pampa Jurassienne, au moment où, ironie du sort, Anquetil s’envolera, avec toute la classe du futur vainqueur de l’épreuve qu’il est, pour finir 10 minutes devant tous les favoris sur la ligne d’arrivée à Thonon. Et c’est encore sous le choc des événements de la veille que coureurs et suiveurs s’élancent donc pour relier Thonon à Briançon. On imagine alors un début d’étape en Maurienne tranquille au moins jusqu’au pied du col du Télégraphe, mais c’est sans compter sur les éléments naturels, et ce que l’on qualifiera ensuite en Savoie de « crue du siècle ». Elle a ravagé la vallée le mois précédent le passage du Tour. On voit alors les champions traverser en courant leurs vélos à la main des routes transformées en véritable « champs de caillasse », se perdre dans les poussières soulevées par les voitures où même être à deux doigts de se noyer dans les bras récalcitrants de l’Arc. Il n’en fallait pas plus pour qu’Antoine Blondin, se délecte du spectacle. L’auteur mythique d’Un singe en hiver (Prix Interallié en 1959), amoureux fou du tour et chroniqueur à L’Equipe depuis 1954,  y voit les réminiscences des Tours d’autrefois. Au milieu des cendres volantes, à la sortie d’un tunnel, il cherchera même du regard les silhouettes dansantes de Christophe et Garin, géants de la route devant l’éternel, et pionniers des premiers Tour de France.

 

Un Tour de taille !

Briançon. La vitesse est aristocratique, mais la lenteur est majestueuse. La caravane, étirée au flanc de la Maurienne, menant son inexorable travail à la chaîne, lovant ses anneaux rompus de lacet en lacet, basculant d’une cime à l’autre, évoquait, par son ampleur et sa cadence processionnaire, les légions d’Hannibal. Ce Carthaginois entreprenant, lorsqu’il parvint devant les Alpes, imagina d’en forcer le passage à ses éléphants en dissolvant la roche, présumée calcaire avec du vinaigre. Les escadrons du Tour de France n’ont pas eu besoin de recourir à cet expédient qui flatte la rêverie. Sous les roues, la montagne semblait s’effriter d’elle-même. Le spectacle n’en était pas moins épique de ces blocs de pierre roulés au bord des torrents, de ces routes défoncées par les inondations, de ces eaux déchiquetant les pitons par pans, isolant des îlots ravagés, creusant à travers la terre de longues saignées tumultueuses. Si cette course cycliste doit un jour mourir à la tâche, on ne lui souhaite pas d’autre linceul que ce sol d’avant le chaos.

Au reste, il apparut bien, durant un moment, que le Tour de France, bouclant sa propre boucle, retombait en enfance. On retournait au premier âge, à l’âge de pierre, quand le silex, ô ironie, était encore une conquête. La frêle bicyclette de l’ère atomique était dépassée par les circonstances. On eût dit l’héritière épuisée d’une vieille famille de hobereaux, châtelaine pâle incapable de faire face aux exigences du domaine. On eût voulu, pour les coureurs, de plus robustes vélos, des cadres brasés à la forge, des pneus ballons, que sais-je, peut-être de longues moustaches, un autre sang, un autre cœur de chercheurs d’or. La fin d’une race affrontait, ici, la fin du monde.

A l’ère primaire, tout commença par un immense nuage de poussière. Autruches de bonne volonté, les athlètes et les suiveurs l’accueillirent en se cachant la tête sous l’aile pour ne pas voir que le danger venait précisément de ce que l’on n’y voyait plus rien. Le simoun qui s’était abattu sur le cortège portait de rauques rumeurs, des cris. On apercevait, à dix centimètres, des silhouettes saupoudrées comme des beignets méconnaissables. Les traîneurs de sable faisaient jaillir, dans leur sillage, de hauts geysers qui vous retombaient dans le faux col, à se demander ce qu’on va chercher au Sahara. La confusion et l’incognito permettaient aux plus malins de jeter de la poudre aux yeux de leurs adversaires, ils cherchaient à prendre le large dans l’impunité, comme le torpilleur s’esbigne derrière un écran de fumée, comme la seiche jette son encre. Les combats de nègres dans un tunnel sont propices aux métamorphoses. On s’attendait à retrouver, à la sortie, les ombres couvertes de cendre de Christophe et de Garin, une cendre qui eût été la cendre épaisse de l’histoire, comme dit Victor Hugo. Il faut croire que les grands ancêtres ont choisi de faire cendres à part, car nous reconnûmes tout bonnement nos gentils pierrots habituels, le bec un peu plus enfariné si possible.

Ensuite, vint l’ère des cailloux. Une grande marée rocailleuse qui recouvrait le chemin. Avec les invectives d’usage, les coureurs mirent pied à terre, empoignèrent leur machine comme un quartier de bœuf et se mirent à courir droit devant eux. Au sein de la panique, seul Hassenforder conservait assez de sang froid pour s’offrir un porteur. Il confia son engin à son mécano, convia les foules à admirer sa foulée et, avec l’allégresse d’un monsieur qui ouvre une parenthèse plaisante, s’en alla en sautillant, le calembour entre les dents : « Après moi, le déluge ! »

Pour en finir avec cet intermède cosmique, les eaux recouvrirent effectivement la terre quelques kilomètres plus loin et les amateurs de pédalo s’en donnèrent à cœur joie pendant quelques minutes. Après quoi, il ne resta plus qu’à espérer l’apparition du grimpeur ailé, véritable colombe de l’Arche, qui nous annoncerait que le cataclysme s’apaisait. Nous attendîmes en vain. En revanche, une fière bataille se déclencha sur le plancher retrouvé d’un Galibier nettement amélioré, sans doute encore sans ascenseur, mais avec tout le confort moderne sous les pneus et l’eau courante à tous les étages. Elle nous permit d’apprécier, en la personne de Jacques Anquetil, la chevauchée d’un champion en or massif à travers un massif en or, rare aubaine.

Ce Tour de taille par l’envergure est aussi un Tour d’estoc. On aurait pu croire que les hommes se serraient les coudes dans les catastrophes planétaires, faisaient front contre la nature. Il n’en est rien. Janssens et Nencini attaquèrent, dès que les éléments se furent calmés, cependant que Mahé et Bergaud jetaient le manteau de Noé sur la défaillance de Forestier. Il restait à Anquetil, sauvé des eaux, à sauvegarder la raison sociale du Club des Maillots Jaunes de l’équipe de France. Ce qu’il fit avec une ardeur stupéfiante, dont le retentissement n’est pas encore éteint chez les suiveurs, fardés comme des odalisques, qui déambulent dans Briançon, étonnés de voir sur le passage d’un troupeau de moutons un peloton groupé pour la première fois, et traînent encore, sous leur crasse héroïque, la nostalgie sanitaire du lac Léman, la pièce d’eau des Suisses.

Antoine Blondin

Article paru dans le journal L’Equipe du 8 juillet 1957.

 

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