Des éleveurs mauriennais passent en correctionnel et se repose la question de la compatibilité de la présence du loup avec la vie pastorale en montagne. Pour Pierre Peyret, de l'association Ferus, elle est possible.

Cette année, les attaques de loup sont reparties à la hausse dans nos montagnes, notamment dans le 74. L’année 2012 est même celle où le nombre de constats de prédation est le plus important. Les éleveurs savoyards sont excédés face une situation qu'ils jugent intenable. Début septembre, ils ont obtenu du préfet de Haute-Savoie un tir de prélèvement suite à une énième attaque dans le secteur de la Tournette. Les protecteurs du loup se sont insurgés contre une décision considérée comme irrationnelle et inefficace. Pourtant, mi-juillet, l'ancien éleveur de brebis aujourd'hui député européen Europe-Ecologie-Les-Verts (EELV), José Bové, a jeté un pavé dans la marre en se déclarant favorable à l'élimination des loups en situation de prédation sur les troupeaux. Aussi sec, il s'est attiré les foudres des écologistes pour qui il faut au contraire les protéger comme l’impose la Convention de Berne. Quitte à ne pas entendre le désarroi grandissant des éleveurs ?

Oui, si l'on s'arrête aux prises de positions du philosophe, écrivain et conseiller régional EELV Yves Paccalet dans Le Nouvel Observateur et sur son blog. Pas vraiment, si l'on regarde ensuite la mise au point effectuée par Gilles Euzenat – membre de la commission nationale nature-environnement d'EELV – rappelant la nécessité d'assurer la protection du loup et la cohabitation avec les bergers. Encore moins si l'on en croit les propos de Pierre Peyret, coordinateur loup de Ferus, la principale association de défense des grands prédateurs dont la particularité est de dire oui au tir et à l’autodéfense (voir notre débat entre le président du Syndicat des éleveurs ovins et un délégué de Ferus). Reste que malgré tout, les protecteurs du loup réfutent le constat des éleveurs  savoyards et de leurs syndicats professionnels que c'est bien la présence du loup qui fait reculer l’élevage ovin dans nos montagnes. Autrement dit, il faut choisir entre le loup et le pastoralisme. Pierre Peyret n'est pas d'accord et nous dit pourquoi.

Un couple d’éleveurs d’Aussois est convoqué ce lundi devant le Tribunal correctionnel d’Albertville, car leur chien patou aurait mordu une touriste. Cette situation est-elle normale ?

Nous n'allons pas sur le fond condamner les bergers qui utilisent des patous sur les estives, car il s'agit pour nous d'un des éléments clés pour assurer la protection des troupeaux et permettre ainsi la cohabitation du loup et du pastoralisme. S'il y a un problème de morsure lié à un chien, il faut régler cela au cas par cas, sans tout l'aspect médiatique qui est autour. C'est simplement un chien qui mord une personne, cela arrive tous les jours en France. On n’en fait pas des articles de journaux à chaque fois. Sauf que là on joue sur le pathos et la détresse des éleveurs...

Mais là, des bergers se retrouvent devant la justice du fait qu'on leur a imposé d'avoir un patou pour protéger leur cheptel du loup. Ils se retrouvent en fait doublement sanctionnés. N'est-ce pas injuste ?

On est sur l'émotionnel ! Il faut dépassionner le débat. Il y a plein de bergers qui ont des patous et tous les patous ne sont pas des chiens mordeurs. De même, il y a plein de gens qui ont des labradors et il y a seulement quelques personnes qui ont des labradors qui mordent. Après, il faut aussi regarder dans quel état d'esprit le patou est utilisé et si cela était fait correctement, car avoir des patous, ne pas s'en occuper et ensuite faire la politique de l'autruche en disant que s'ils mordent des touristes ce n'est pas notre problème, ce n'est pas acceptable. Nous sommes en fin d'estives, stratégiquement les éleveurs savent que l'on va rentrer dans une période morte. Médiatiquement, on ne parlera plus de sujets du loup. C'est un peu le baroud d'honneur 2012 ! Tout est mis en place par les éleveurs pour faire en sorte pour que l'état prenne des décisions allant dans le sens de la régulation du loup. On est dans la stratégie, pas dans la réalité.

Pourtant, les éleveurs se disent excédés, à bout de nerf et affirment ne plus pouvoir exercer leur profession dans des conditions normales.

La réalité économique du pastoralisme, elle n'est pas dans le fait que des patous mordent des gens. Elle n'est pas non plus dans le fait qu'il y ait des loups qui tuent des brebis. Elle est dans la concurrence internationale qui fait que les gens préfèrent acheter de la viande pas chère provenant de  Nouvelle-Zélande. Résultat, les éleveurs français ont des difficultés à pénétrer les marchés économiques. Il faut le dire : la concurrence est difficile, la location des montagnes est de plus en plus chère, il n'y a plus personne qui veut faire berger, les gens mangent moins de viande, les coûts sociaux sont plus importants qu'à l'étranger ; les vrais raisons, elles sont là.

Donc pour vous, c'est la mondialisation des marchés qui est responsable des difficultés actuelles du pastoralisme et non pas le loup ?

Prendre un berger, cela coûte de plus en plus cher. Aujourd'hui, il faut au moins 450 têtes par berger, contre 150 avant. Pour qu'un berger puisse gagner sa vie correctement, il lui faut au moins un cheptel de 2 000 unités. Donc si vous lui imposez des mesures de protection avec des contraintes de coûts supplémentaires qui vont toucher son salaire, c'est évident qu'ils vont dire qu'ils ne sont pas d'accord, comme tous les Français. C'est humain ! Mais là, on voit bien que le fond du problème n'est ni dans le loup ni dans les patous.

Reste que le nombre d'attaques de loup est en augmentation cette année dans nos montagnes. En Haute-Savoie par exemple, 2012 est l'année où le nombre de constats établis est le plus important avec 78 constats de dommages sur des troupeaux domestiques ayant fait 187 victimes...

Je vais le redire, mais à Ferus, nous n'avons jamais été contre les tirs éducatifs. Ce que l'on reproche à l'Etat, c'est une fois de plus de jouer au flic en mettant en oeuvre des mesures sparadraps plutôt que de jouer le pédagogue en donnant les moyens financiers nécessaires afin de trouver des solutions de fond concrètes pour les éleveurs. Ce ne sont que des mesurettes, des sacrifices, pour acheter un temps la paix sociale ! Mais en aucun cas cela ne règle le problème biologique de la présence du loup et le quotidien des éleveurs.

Vous n'êtes donc pas opposé au fait que les bergers aient le droit de tirer pour défendre leur troupeau en cas d'attaque d'un loup ?

Nous ne sommes pas contre des tirs éducatifs à proximité des troupeaux où cela pose un réel problème. Il faut donner la possibilité aux bergers de faire des tirs d’effarouchements ou tirs de défense si le loup s'approche trop près du troupeau. Mais attention, il ne s'agit pas de tirs létaux dont l'objectif est de tuer pour réguler. D'ailleurs, d'un point de vue biologique, la régulation par les tirs de prélèvement, cela n'a pas de sens, on choisit un loup au hasard pour le tuer, pour faire un exemple. Ce n'est pas comme cela qu'on résout le problème. En plus, à partir du moment où l'on a signé des accords européens et que l'on s'engage à privilégier la biodiversité, on ne peut pas revenir en arrière sur le fait qu’on ne veut plus du loup. C'est quelque chose de claire et nette.

Sauf que le Parc national des Cévennes, qu'on peut difficilement accusé de vouloir détruire la faune et la flore, vient d'annoncer que la présence du loup remettrait en cause la biodiversité produite par l'agropastoralisme. Autrement dit, il serait nuisible aux équilibres naturels en place.

Nous sommes dans un parc national, dans une zone de protection intégrale, et on va autoriser, sous prétexte que le pastoralisme participe à la biodiversité en montagne, le tir d'espèces strictement protégées dans le cadre de la Convention de Berne. C'est ubuesque de se prononcer contre l’incompatibilité du loup dans un parc national ! C'est complètement opportuniste, cela correspond surtout à une pression politique, sociale et médiatique très forte.

Mais si l’alpage est abandonné à cause du loup, protéger ce prédateur ne devient-il pas une aberration écologique vu son impact sur les équilibres naturels et humains existants ?

C'est une forme de chantage politique ! Le loup n'est pas le problème majeur et les bergers l'ont dit ouvertement dans les Cévennes : on ne veut pas des mesures de protection quelles qu'elles soient car les accepter c'est accepter la présence du loup, et nous ça on ne le veut pas.

Le problème ne réside-t-il pas aussi dans le fait que les moyens de protection existants sont inefficaces ?

C'est ce que l'on dit depuis des années ! Aujourd'hui, il y a de l'argent qui est mis dans l’indemnisation des troupeaux, mais ce n'est pas de la protection : on rembourse les éleveurs d'une perte économique. Il faut arrêter de faire du curatif et mettre les moyens financiers pour faire du travail de prévention en amont. Que le loup modifie la pratique pastorale, crée des tensions et des difficultés, nous le voyons bien, nous ne sommes pas idiots ! C'est pour ça que l'on essaye nous de notre côté de trouver des solutions. Sur le terrain, nous sommes résolument avec les éleveurs.

Alors qu'est ce qu'on peut faire ?

Avec Ferus, on a par exemple mis en place un programme pastoral loup. Le but est de mettre des bénévoles à disposition des éleveurs pour qu'ils puissent se reposer la nuit pendant que des bénévoles surveillent les troupeaux. On donne aussi des coups de main pour installer des clôtures, pour les électrifier. Il y a aussi des scientifiques suisses, en partenariat avec des éleveurs, qui sont entrain de mettre en place un collier d'alerte qui analyse le rythme cardiaque des animaux attaqués et envoie un SMS à l'éleveur tout en répandant un répulsif pour faire fuir le loup.

Avoir recours à la science et à la technologie pour gérer la présence du loup, n'est-ce pas encore dénaturer le pastoralisme ?

Attendez, le pastoralisme tel qu'il existe aujourd'hui n'est-il pas déjà dénaturé ? Est-ce que vous pensez qu'il y a 150 ans en arrière, un berger gardait un troupeau de 3 000 bêtes tout seul en 4x4 avec des jumelles ? Le pastoralisme dans nos montagnes, il a bien changé depuis longtemps. Par contre ce qui est vrai, c'est que dans l’inconscient collectif, ces métiers ruraux sont le dernier rempart d'une espèce de nature idéalisée où l'on voit le berger, son chien et ses quelques brebis. Aujourd'hui, le berger n'est peut-être pas aussi technologique que le céréalier de la Beauce, mais cela fait bien longtemps que la taille des troupeaux n'est plus compatible avec le pastoralisme d'antan.

La solution est-elle alors de revenir à ce pastoralisme d'antan, avec de petits troupeaux plus facile à protéger ?

Ce sont des choix de société ! Evidemment, on pourrait dire demain que pour des raisons de gestion du patrimoine, le pastoralisme participe réellement à l'ouverture des milieux, plutôt que de considérer les brebis comme les tondeuses naturelles de nos montagnes, quitte comme c'est le cas sur certaines crêtes à détruire toute la biodiversité présente. Inversement, il y a des espèces florales et faunistiques qui n'existeraient pas s'il n’y avait pas de pastoralisme. La problématique est complexe. Mais là encore, cela n'a rien à voir avec le loup.

Ce n'est pas ce que disent les syndicats professionnels des éleveurs...

A côté de chez moi, il y a un berger qui a 450 bêtes. Ce sont des bêtes de rente, c'est-à-dire des ovins à viande auxquels il fait trois agnelages sur deux ans. Autrement dit, ce sont des machines à fabriquer des agneaux qui vont ensuite être vendus sur le marché au kilo. Lorsqu'il les a vendus, le berger a juste de quoi payer ces charges, c'est tout ! Ce qui va lui permettre de vivre et de gagner un petit Smic, c'est la PAC (ndlr : Politique agricole commune ndlr), ce sont les aides qu'il va toucher parce qu'il participe à l’entretien de la montagne. Ce n'est donc pas le fruit de son travail qui lui permet de vivre, il est là le vrai problème ! Aujourd'hui, s'il n'y avait pas la PAC, un berger ne pourrait pas vivre, même avec 500 bêtes, il faut le dire. Un berger n'a pas le choix d'avoir ou non des grosses unités pastorales pour amortir ses coûts vu la mondialisation des marchés. Dans sa montagne, il en subit les conséquences, mais il n'a aucune emprise là-dessus.

Pourtant, la Confédération paysanne, qui ne défend pas une agriculture productiviste et encore moins la mondialisation actuelle, estime que la présence du loup reste incompatible avec le pastoralisme.

Aujourd'hui, on nous dit que le pastoralisme recule en France, mais c’est dans les régions où il n'y a pas de loup. En montagne, il n'est pas en extension, mais il y a des bergers qui y travaillent et qui y vivent, avec le loup. Si le problème c'était réellement le loup, il n'y aurait plus de bergers. La difficulté, c'est que l'on fait des généralités !

On ne peut néanmoins pas accuser la Confédération paysanne de vouloir saccager la nature pour l'exploiter jusqu'à épuisement, non ?

Soyons précis. Le pastoralisme, même semi-extensif, c'est une forme de déséquilibre, on l'impose à la nature. Et ce n'est pas parce que c'est quelque chose qui fait partie de notre paysage depuis longtemps, que cela n'a pas de conséquence, par exemple sur la dégradation de la qualité des sols. Par exemple, on a tellement surexploité à la fin du XIXe siècle les milieux forestiers afin d'ouvrir le territoire au pastoralisme et d'avoir du bois de chauffage qu'il n'y avait plus de maintien du sol et cela avait parfois des conséquences désastreuses dans la vallées en cas de forte pluie. C'est notamment ce qui s'est passé lors de la catastrophe de Vaison-la-Romaine. Heureusement, aujourd'hui on n'en est plus là.

J'insiste, mais n'y-a-t-il pas un problème si le résultat écologique de la présence du loup conduit le berger à abandonner l'alpage comme cela se produit notamment en Maurienne depuis quelques années, contraignant ainsi les consommateurs à se retourner vers l'agneau de Nouvelle Zélande ou d'Angleterre faute de pouvoir se fournir en local ?

Aujourd'hui, les bergers sont des smicards ! Ils n'arrêtent pas le pastoralisme à cause du loup, mais parce qu'ils ne gagnent rien.

Ils affirment pourtant le contraire.

Le loup, c'est simplement la goutte qui fait déborder le vase. Il faut rediscuter la Politique agricole  commune et les accords pour faire en sorte que le marché européen soit mieux protégé. Avoir une pénétration du marché ovin par les néo-zélandais comme actuellement, c'est inacceptable ! Il faut protéger nos éleveurs et nos bergers. Si vous regardez les tarifs de l'agneau, la différence va de un à cinq, parfois de un à dix. Cela ne peut pas fonctionner comme ça ! S'il n'y a plus de loup, ça sera ensuite la faute des vautours, puis des renards, des chasseurs, etc. La solution existe : elle passe par l’augmentation du prix de l'agneau, car si on augmente ce prix l'éleveur gagnera mieux sa vie et pourra mettre en place des mesures de protection vis-à-vis du loup et avoir des troupeaux plus petits. Cela veut dire qu'on peut à la fois défendre le loup et les bergers !

Vous pensez que les consommateurs sont prêts à jouer le jeu ?

Malheureusement, ils ne sont pas prêts à entendre ça. Ils préfèrent avoir le produit le moins cher possible et participer à ce système pervers qui met en grande difficulté les éleveurs... qui prennent eux ensuite le loup comme bouc-émissaire. On rejoint des mécanismes qui dépassent largement le cas du berger, c'est la concurrence internationale et ses conséquences néfastes, ainsi que la crise économique actuelle.

C'est donc un problème sans solution ?

Il n'y pas de raison qu'on n’arrive pas à faire comme d'autres pays qui ont des troupeaux et des prédateurs en nombre bien plus important que chez nous. La coexistence est possible, à condition de prendre en compte les contextes et les pratiques existantes. En France par exemple, on laisse les troupeaux la nuit divaguer sur les crêtes alors qu'en Italie on les rentre, donc forcément la protection vis-à-vis du loup est moins efficace chez nous. C'est l'idéal pour le loup, tout est ouvert et il peut se servir sans se faire repérer vu qu'il fait nuit. Il faut changer les pratiques pastorales dans nos montagnes, par exemple en redescendant les troupeaux à l'alpage pour faire des regroupements nocturnes près des bergeries dans des enclos électrifiés, avec des patous à l'intérieur. Effectivement ce sont des contraintes supplémentaires, mais c'est une solution efficace.

Entretien : Mikaël Chambru

 

Commentaires  

 
+1 #4 22-10-2012 19:32
Pourquoi pas un tir éducatif sur les personnes qui mangent de l'agneau de nouvelle-Zélande? ou même directement sur les éleveurs néo-zélandais?
Aller voyons le bon coté, avec la fin du pétrole, l'agneau local va redevenir compétitif... a moins que le dérèglement climatique ne détruise les pâturages avant...

Un jour peut être on finira par se poser les bonnes questions, mais ça a pas l'air d’être pour demain...
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0 #3 22-10-2012 12:16
Citation en provenance du commentaire précédent de Seb :
(un labrador ca doit etre tenu en laisse non?)


Un labrador, c'est surtout doux comme un agneau, ce qui n'est pas vraiment le cas du patou, même s'il aurait tendance à être con comme un mouton.
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0 #2 22-10-2012 12:07
(un labrador ca doit etre tenu en laisse non?)
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+3 #1 22-10-2012 10:46
Même pas je pensais qu'on laissait les bêtes dehors la nuit. Pour moi, c'était évident qu'elles étaient rentrés. Je comprends mieux pourquoi c'est bonnard pour le loup.
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