Une guerre discrète mais sans merci opposait les producteurs de reblochons savoyards à leurs homologues suisses accusés de contrefaçon. Les rebloch’ helvètes ont perdu. Ils seront bientôt interdits.

Et si, après tout, ce n’était qu’un épisode de plus de la série « Je t’aime, moi non plus » que se jouent régulièrement la Savoie et la Suisse ? Un épisode de plus, certes, mais sans doute pas l’un des moindres, car s’il est des victoires qui savent se faire discrètes, elles n’en sont pas moins importantes pour autant. Et, en effet, c’est dans une indifférence quasi-totale que le reblochon Savoyard vient pourtant de mettre K.O. définitivement son homologue Suisse. Une affaire que l’on suivait depuis des mois. Alors d’abord, retour en mars 2010. « La direction ne souhaite pas communiquer sur le sujet. Pour nous il n’y a pas d’intérêt puisque votre média ne s’adresse pas aux habitants de la zone de commercialisation de notre produit. » On connaissait déjà la réputation de discrétion des banques helvétiques, mais on découvrait là qu’en Suisse la culture du secret s’était rependue au secteur fromager. D’une voix ferme et intransigeante, Marc Daloz, le directeur marketing de la fromagerie Jean Louis, venait de nous signifier une fin de non recevoir.


Un scoop fromager

A l’époque, nous cherchions simplement à recueillir une réaction du premier producteur de  reblochon Suisse au lancement de son « Reblochon Light », un produit garanti avec moins de 40% de matière grasse qui avait fait s’étrangler du côté de Thônes plus d’un producteur du fromage savoyard. Et c’est en novembre dernier, alors que l’on tentait de relancer les protagonistes de l’affaire, que nous avons appris par hasard la nouvelle : oui, le reblochon Suisse allait bel et bien être interdit. Ce scoop agro-alimentaire nous était divulgué par Marie-Lise Molinier, la directrice adjointe de l’INAO (Institut National des Appellations d’Origines). Une femme persuadée que notre appel était motivé par une indiscrétion sur le sujet : « Sur le cas présent, il y a un nouvel accord, je suppose que c’est la raison de votre appel… Cet accord, qui a été signé par l’Union Européenne et la Suisse, rappelle la protection d’une appellation par l’AOC, tel le nom reblochon qui est protégé. Il prévoit une période d’adaptation de 5 ans pendant laquelle les entreprises peuvent utiliser le nom reblochon dans les deux pays. Passé ce délai, il sera interdit en Suisse. » Concrètement, le décret entré en vigueur au 1er Décembre 2011 autorise donc les fromagers Suisses à utiliser le terme reblochon jusqu’au 1er Décembre 2016. Après, basta !

Rebloch’ moi une histoire

L’histoire du reblochon Suisse ne date pas d’hier et si, sur le papier, cet accord paraît comme la simple application du respect d’une appellation d’origine, sur le terrain, cette histoire est bien plus complexe qu’une simple affaire de copyright illégal. Car si, à l’origine, le reblochon est bien un fromage savoyard né dans le massif des Aravis, son apparition outre-Léman s’explique par la domination des ducs de Savoie pendant plusieurs siècles sur les cantons romands de notre voisin. Les Suisses n’ont donc rien copié, c’est même les Savoyards qui leur ont « importé » ce fromage.  Il n’est donc pas étonnant de constater dans l’histoire fromagère helvétique un foisonnement de production, plus ou moins important, de reblochons helvètes.

Mais, c’est surtout au début des années 90, que les choses vont commencer à aller beaucoup plus loin et que certains vont profiter de ce flou historique pour défendre des intérêts bien éloignés de la saveur de nos rebloch’ traditionnels. C’est à cette période que la puissante holding des Laiteries Réunies de Genève (LRG), qui regroupe aujourd’hui 230 producteurs laitiers autour de la région genevoise, débute l’utilisation industrielle du nom reblochon sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à un fromage. Via l’une de ses filiales, LRG s’est même fait une spécialité de ces galettes déguisées en reblochons, son nom : Jean Louis Fromagerie… (Tiens, tiens, comme on s’retrouve.)

Aujourd’hui encore, la fromagerie Jean Louis reste le premier fabriquant de reblochons Suisses qu’elle écoule essentiellement via les distributeurs Coop et Migros implantés dans tout le pays. Sa production est estimée aux alentours de 500 tonnes par an, sur un total qui serait de 1 500 tonnes au niveau national, (pour mémoire, la France produit 15 000 tonnes de reblochons chaque années). On parle ici d’estimation, car ces chiffres sont très difficiles à vérifier. Côté Helvète, on aurait tendance à les minimiser afin de ménager le voisin français…

Du Brie de Romandie

Déjà, très critiquée sur l’histoire des reblochons, les Laiteries Réunies se voient également reprocher de détourner d’autres fleurons de la fromagerie française. La firme a ainsi à son actif, toujours via ses filiales, la création de la Tomme au cumin, du Camembert Suisse ou encore du Brie de Romandie (sic). Des attaques auxquelles les LRG répondent avec une stratégie de communication qui reprend invariablement l’exemple du reblochon et de sa légitimité historique en Suisse, afin de mettre en avant un côté « traditionnel », pourtant aux antipodes de leur production actuelle. Un double jeu qui, dans le microcosme du reblochon, passe mal et en agace plus d’un.

« Ils ne savent pas faire des fromages autrement que pasteurisés. Ils en sortent au poivre, au cumin, bourrés d’additifs et il n’y a pas que les reblochons, ils font même une tomme de Suisse. C’est ce que j’appelle moi : de la pâte à nourrir », clame Jean Vachoux, dont l’opinion sur ces industriels genevois n’a pas évolué malgré le temps qui a passé. Les Laiteries Réunies et Jean Louis Fromagerie, il les connaît bien. A la présidence du Syndicat des reblochons, de 1997 à 2004, il n’a eu de cesse de les « combattre » pendant des années. Quant à l’estime qu’il porte aux autres producteurs de reblochon en Suisse, elle est à peu de chose près du même acabit : « Quelques uns en font au lait cru, mais ils n’ont pas la technique pour les faire correctement. J’en avais acheté un dans le Jura. Sur le papier, c’était un lait cru, ils disaient même qu’il avait été séché dans du foin… Mais, en fait, c’était très mauvais, amer et c’est les poules de chez moi qui ont fini de le manger… Evidemment, pour les consommateurs, tout ça donne une très mauvaise image du reblochon. »

Une zone pas si franche

Ancien producteur de reblochons fermiers renommés, mais aussi personnage haut en couleur et à la verve truculente, Jean Vachoux s’avère aussi sans concession quand il en va de la défense de « ses » reblochons. Il refuse ainsi d’incriminer uniquement les entreprises suisses, et pointe même du doigt certains comportements savoyards : « Je pense que les producteurs français n’ont pas pris conscience du mal que ça pouvait leur faire. Et de toute façon, certains ont décrété qu’on ne pourrait pas exporter vers la Suisse, pour des questions de mentalité… Mais, il y a pire et pour revenir à Jean Louis Fromagerie et leur fromage pasteurisé, comme le canton de Genève est un petit canton fortement urbanisé et donc très peu producteur de lait, ils sont allés prendre leur lait dans le Valais voisin. Et comme ça ne suffisait toujours pas, ils sont allés le chercher ailleurs et notamment… en zone franche. » Dans cette zone savoyarde aux portes de la Suisse, encline à la surproduction laitière, certains n’ont pas été très regardants sur la manière dont on pouvait transformer leur lait. Et comble de l’ironie, c’est donc bien avec une partie de lait savoyard que l’on fabrique de pâles copies de fromages… savoyards. No comment.

Petits arrangements entre ennemis

Aujourd’hui à la retraite, Jean Vachoux,  n’hésite pas à prendre du recul pour  s’interroger sur la lenteur de la procédure, due selon lui à la situation hors UE de la Suisse. « Les Italiens avaient tenté également de sortir leur reblochon, ça a été réglé en une nuit et un courrier de l’INAO. » Malgré tout, l’ancien fromager se déclare tout de même soulagé que les  négociations menées en mai dernier par la Direction européenne en charge du commerce aient finalement abouti. « Cela me réjouit beaucoup. Cet accord bilatéral est vraiment important. En plus, il va désormais faciliter les choses, parce qu’à tout moment il y a des actions pour s’opposer aux contrefaçons. » Même son de cloche du côté de l’actuelle directrice du Syndicat du reblochon, Lucille Marton, qui savourait, tout en retenue, la nouvelle avant de rappeler que dans ce genre de « deal » rien ne s’obtient gratuitement. « Cela fait longtemps qu’on attendait ce moment, alors on est forcément satisfaits. Maintenant, c’est sûr que dans ce genre d’accord il y a toujours des compensations… »

Le rebloch’ sacrifié

Des « petits arrangements » qui sont monnaie courante et qui, s’ils permettent aujourd’hui de sortir les deux pays de l’impasse sur le dossier reblochon, n’ont pas toujours joué en faveur du fromage de la seconde traite. « Un jour, alors que le dossier traînait, j’ai appris, par un homologue suisse de la commission des appellations, qu’une réunion discrète «  gruyère- comté- reblochon » avait été mise en place et que les Suisses avaient dit : « On ne vous embête plus avec le gruyère, mais vous nous laissez le reblochon » », témoigne une fois de plus Jean Vachoux qui fut également membre de l’INAO.

Le Gruyère Français obtiendra comme par enchantement son AOC en 2007, jusque là réservée à la Suisse et donc désormais partagée par les deux pays. Mais ces échanges de bons procédés font partie du jeu. Un jeu complexe où il convient de ménager la susceptibilité de l’autre sans pour autant oublier ses propres intérêts.

Mon Champagne contre un bout de ciel

Et parfois, les choses vont bien plus loin… Que dire en effet de cette autre histoire divulguée par un ex-habitué des bureaux de l’Institut national des appellations d’origine et digne d’un véritable roman politico-industriel. « A l’époque, j’avais interpellé un ami de l’INAO sur ces questions de reblochon  et il m’avait répondu : « Ne t’inquiète pas, on va arrêter ça, comme on a arrêté le Champagne Suisse. » Il m’avait ensuite raconté l’histoire de Champagne, un petit village suisse qui s’était mis à fabriquer une boisson qu’il vendait sous le même nom, alors que ce vin n’avait rien à voir avec notre Champagne national. Et bien c’est l’Office fédérale en personne qui lui a notifié l’interdiction de produire la dite boisson. »

L’affaire a été vite réglée. Car, en coulisse, la Suisse aurait demandé à la France, en échange de ce « service », l’autorisation de survoler son territoire par ses pilotes militaires, car elle trouvait que son espace aérien était trop réduit. Des manœuvres politiques et économiques qui dépassent allégrement le cadre de notre cave à vin ou de notre plateau de fromage… Et si, nous aussi, nous survolions le territoire helvète, histoire d’aller y prendre la température aprés l’annonce de cet accord ?

« On n’est pas concernés »

Fin décembre, on est de nouveau tenté de joindre la Fromagerie Jean Louis et, après plusieurs accueils dignes de ceux reçus en mars dernier, on a enfin pu parler au Big Boss, Pierre Charvet (par ailleurs Directeur Produits Laitiers aux LRG), visiblement un peu pris de court par nos questions. « Mais qu’est ce que vous me racontez là ? Vous êtes le premier à m’en parler… (à sa secrétaire) Allez me chercher l’accord sur les reblochons… (silence de quelques secondes) Bon… on… on a été épargnés. On est soutenus par le canton de Genève. En Suisse, tous les autres n’ont plus le droit, mais nous, on a été épargnés... On n’est pas touchés par cette mesure. » Avant d’élever le ton à l’évocation des critiques concernant la qualité de ses fromages : « On est des fromagers traditionnels depuis 1911 ! On a créé les reblochons de Moudon et du Val d’Arve, les autres producteurs Suisses nous ont simplement copiés. De toutes façons, c’est toujours pareil, on a toujours revendu les reblochons savoyards via notre réseau de distribution dans les Coop et les Migros, mais, là, personne ne vient nous dire merci… Alors je vous le répète, il faut que je vérifie les termes exacts de cet accord, mais pour moi, nous ne sommes pas touchés par cette mesure d’interdiction. »

Le fameux article 8

Réelle méconnaissance du texte ? Nouvelle manœuvre de communication ? Ou flagrant déni de réalité ? Quoi qu’il en soit ces affirmations seront démenties quelques jours plus tard dans un mail envoyé par Paolo Degiorgi de l’Office Fédéral de l’Agriculture de Berne :

Comme convenu voilà les informations concernant l’appellation mentionnée en titre.

Selon l’article 8 de l’Accord entre la Confédération suisse et l’Union Européenne relatif à la protection des appellations d’origine et des indications géographiques pour les produits agricoles et les denrées alimentaires, la protection de l’IG « Reblochon » ne fait pas obstacle pendant une période transitoire de cinq ans à compter de l’entrée en vigueur de la présente annexe à l’utilisation sur le territoire de la Suisse des dénominations correspondantes pour désigner et présenter certains produits comparables non originaires de l’Union.

Après cette période la dénomination « Reblochon » sera utilisable seulement en France.

L’accord est valable sur tout le territoire suisse… et le Canton de Genève ne fait pas exception.

Je reste à disposition pour des éventuelles autres questions.

Avec mes meilleures salutations

Paolo Degiorgi
Département fédéral de l'économie DFE
Office fédéral de l'agriculture OFAG
Secteur promotion de la qualité et des ventes

J’ai faim…

Aujourd’hui, si on peut regretter la lenteur de la procédure (25 ans depuis l’apparition des premiers reblochons industriels), si on peut s’interroger sur le manque de sanctions pour ce que l’INAO qualifie « d’usurpation », on ne peut également que saluer ce texte et constater qu’au final c’est le reblochon lui-même qui en sort grandi.

Car, au-delà de la mise à mort des reblochons helvètes, c’est avant tout la préservation d’une qualité de lait, d’un affinage, d’un moulage… Bref, de ces myriades de petits détails qui constitue le cahier des charges de l’appellation reblochon et, qui font que votre pâte molle à croute lavée aura toujours autant de saveur dimanche prochain vers 14 h00, quand belle-maman soulèvera la cloche à fromages, après avoir dégusté son traditionnel gigot-flageolet.

Frédéric Delville

Illustration : Max le Tagueur

 

Commentaires  

 
+2 #7 Le poete 27-01-2012 07:39
Aimer comme une reve a faire à deux.
Aimer comme un bon reblochon crémeux.
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+2 #6 Gilbert 23-01-2012 14:01
Pour Pascal, c'est le principe d'une appelation d'origine de protégé un nom. Donc l'interdection est normale.
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0 #5 Pascal 23-01-2012 12:03
Le fromage pasteurisé est une honte.
Mais je ne suis pas d'accord sur l'interdiction du r'bloch. En effet, reblochon est un mot d'origine arpitane qui indique la double traite. Donc qui que ce soit en zone arpitane devrait pouvoir utiliser ce terme si il respecte la dite double traite. Bien sur, l'emballage doit noter un truc genre: reblochon pasteurisé pour personne ne sachant pas ce que c'est que du fromage!

Autre chose si on parle de nom se rattachant à un lieu de production; Beaufort ne doit s'adresser qu'au fromage de Beaufort et non fait en france, par exemple, ou bien en Italie. (on trouve du camembert piémontais, voire hollandais).

Et pour le Champagne, c'est quand-même dégueulasse: si un village s'appelle Champagne et fait du vin, il doit avoir le droit d'appeler son vin Champagne. Mais ces connards du lobby Champagne on fait pression sur la Suisse pour interdire cette appellation. ils ont aussi interdit de donner ce nom à un parfum, c'est dire!! Comme si quelqu'un pouvait confondre un parfum et une boisson, qui vient d'ailleurs d'Angleterre à l'origine, comme veulent bien le nier les champenois.
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+3 #4 Gilbert 23-01-2012 07:25
Et le lait pasteurisé, il a une légitimité lui ?
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+4 #3 Aymon 22-01-2012 18:00
On fait du reblochon depuis le XIII ème siècle, époque à laquelle Vaud et la Savoie étaient liés.
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+4 #2 dahu 22-01-2012 14:36
entièrement d'accord avec Thomas de Lausanne.
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+4 #1 Thomas de Lausanne 22-01-2012 14:26
Les reblochons de chez nous ont légitimités venues de l'histoire, et cet article le rappel justement. Alors cette nouvelle m'atriste...
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