Alors que l’année débute dans une ambiance de faillite généralisée, les représentants locaux des grandes religions livrent leur vision de l’année 2012. Un bulletin météo plus optimiste que celui des infos.
Difficile de se souhaiter « bonne année » dans un contexte où le système tout entier semble proche de s’écrouler. Un monde en faillite, tel est d’ailleurs le titre du premier volet de la série d’émissions Grands dossiers 2012 que diffusera BFM TV, la 1ère chaîne info, le 16 janvier prochain. De là à croire que la réalité de cette année sera conforme aux prophéties du plus mauvais augure, il y a un pas que certains n’hésitent pas à franchir. Surfant allègrement sur la vague de panique, une publicité trouvée sur Facebook nous envoie ainsi directement sur un site annonçant la fin du monde (voir ici), sauf pour les quelques élus ayant de quoi se payer un billet pour une sorte d’arche de Noé high tech aux allures de paradis. Ça sent bien sûr l’attrape gogo à plein nez, mais il est digne du film 2012. Alors quand les marchands de malheurs font leur beurre et que les économistes semblent de plus en plus dépassés, il est peut-être utile de prendre un peu de hauteur.
Nous sommes donc allés demander un éclairage aux personnes censées incarner la sagesse, à savoir les représentants des grandes religions pratiquées dans notre région. Comment perçoivent-ils la période que nous traversons ? Redoutent-ils cette année 2012 que l’on présente comme celle de tous les dangers ? Chacun de nos invités s’accorde effectivement à dire que la situation actuelle est difficile, mais ils restent optimistes sur la suite des événements. La crise préparerait-elle le terrain à un monde plus sain ? Les religieux que nous avons rencontrés en semblent persuadés. Alors n'ayez crainte, et même si on peut jouer à se faire peur, le Nivolet n'est encore pas prêt de s'effondrer sur Chambé dans une version alpine de 2012.

« La crise peut nous ramener à la justice et au partage »
Monseigneur Ballot, archevêque de Chambéry, évêque de Maurienne et de Tarentaise
Pour moi, l’avenir n’est jamais une menace. J’ai bien entendu ceux qui disent que nous sommes en crise, une crise inouïe, la plus considérable depuis 1929. Mais peut-être que cette crise va nous amener, autant les états que les individus, à prendre conscience que la vraie richesse, c’est le voisin qui est à côté de nous, c’est de pouvoir prendre le temps de s’arrêter, de regarder… La crise nous ramènera peut-être à des fondamentaux que l’on a laissés de côté, comme la justice et le partage. L’enjeu de 2012 n’est pas de trouver des solutions techniques qui permettent à la machine de continuer de tourner, mais des solutions qui impliquent une autre vision de l’argent. Il faut remettre de la gratuité dans nos relations. Tout ne doit pas être centré sur l’argent. La réflexion écologique repose quant à elle sur la prise de conscience d’une autre relation à la nature. Et la Savoie est vraiment une région qui peut nous aider à nous arrêter, à regarder la nature autrement. On peut faire autre chose que de manger la nature. La nature, c’est aussi un contexte, un environnement. Si on le respecte, on peut être plus heureux. L’homme doit prendre conscience qu’il est lié aux autres, à la terre et au cosmos. Mais je n’ai aucune crainte sur ce qui peut arriver en 2012. Toutes les prédictions, même les plus pessimistes, me laissent indifférent. L’essentiel n’est pas là.
L’essentiel est d’être prêt à chaque instant à achever sa vie et à se présenter devant Dieu. Il faut se méfier de ceux qui prétendent savoir ce que l’avenir nous réserve. Personne ne maîtrise l’avenir. Pour moi, l’avenir est fondamentalement positif, dans la mesure où il permet de s’améliorer, et d’aller toujours plus loin dans le don de soi. Cette force, que j’appelle amour, est à l’œuvre dans le monde, autour de nous. C’est Dieu. Dieu est amour. Et l’amour est plus fort que la mort. Rien ne peut le détruire. Je parle du vrai amour, lorsqu’on se donne gratuitement, pas quand on compte. Plus nous creusons cette capacité à donner, plus nous renforçons notre capacité à recevoir. Plus nous voulons maîtriser, plus nous nous recroquevillons sur nous-même, et plus nous nous excluons. L’amour est un don réciproque. Je souhaite que 2012 soit l’occasion de cette prise de conscience. Plus nous essayons de maîtriser l’avenir, plus nous suscitons des angoisses et des peurs, parce que ne pouvons jamais y arriver, fatalement. Si vous êtes dans une démarche inverse, de confiance fondamentale dans l’avenir, et que vous réalisez que l’essentiel n’est pas de maîtriser, mais d’aimer, vous êtes dans une perspective qui enlève toutes les angoisses et les peurs. Là est la vraie puissance. C’est l’amour, qui permet de mettre de la distance avec ses peurs et de s’en libérer.
« Personne ne peur prédire l’avenir »
Imam Bou Abdallaoui, de la mosquée de Chambéry-le-Haut
Selon moi, 2012 sera dans la suite de ce que l’on a vécu ces dernières années, avec les problèmes que l’on n’a pas résolus : les problèmes économiques, les problèmes écologiques, le retour de la question du nucléaire avec les tremblements de terre au Japon... Soit on trouve une solution aux problèmes qui ne sont pas encore réglés, soit ces derniers risquent de s’aggraver. Mais 2012 n’a rien d’exceptionnel au sens où certains l’entendent. Il y aura des changements, mais dans une continuité. Personne ne peut prédire l’avenir, et je ne crois pas du tout aux prophéties alarmistes sur fin 2012. Les textes sacrés parlent de fin du monde et de signes précurseurs, mais on ne peut pas projeter ces textes sur une année ou un jour en particulier. Ce sont des textes qui donnent un cadre « général ». Dire que cela va arriver dans un an ou dans 1000 ans, personne n’en sait rien.
Malheureusement il y a toujours des gens qui essaient de projeter ces textes sur leur époque. Certains ont provoqué de graves dégâts, que ce soit dans l’Islam ou dans d’autres religions. Je pense notamment au texte qui dit que le Mahdi fera régner la justice après la dominance de l’injustice sur terre. Pour moi, le Mahdi est un être humain qui va œuvrer pour plus de justice, qui va prendre des responsabilités et les assumer, et préparer ainsi le retour de Jésus. Ça peut être un guide politique, un chef d’état ou un guide religieux. C’est quelqu’un qui va redonner de l’espoir aux gens et les guider vers plus de justice. Pour moi, ce texte est fondamentalement optimiste sur l’avenir. Je le comprends comme l’annonce que les habitants de la terre vont converger vers plus de justice grâce à des gens extrêmement pieux. La crise actuelle va réveiller les consciences. Mais dire que tout cela se produira cette année qui vient… On ne peut pas projeter des textes sur la réalité qui nous entoure et encore moins, répétons le, prédire l’avenir.

« Nous sommes dans une période très messianique »
Rabbin Bendayan, membre de la communauté israélite d’Aix-les-Bains
Je n’écoute pas les faux prophètes qui annoncent des catastrophes. Si certains veulent annoncer des cataclysmes, qu’ils le fassent, mais nous n’avons aucune inquiétude à ce sujet. Maintenant, nous sommes dans une période très messianique. Le peuple juif attend toujours la venue du messie et nous en sommes sûrement proche. L’humanité a beaucoup progressé, mais on voit bien aussi que le monde a un certain nombre de problèmes. Il y a beaucoup d’abondance, mais aussi beaucoup de pauvreté. Donc il y a des contradictions. Des clignotants sont en train de s’allumer pour dire que nous allons probablement vers quelque chose de nouveau. La venue du messie vient après une période agitée, une période de crise. Mais cela débouche sur une période de bonté, de justice, d’abondance, d’amour du prochain. Une victoire sur le mal si vous voulez, dans une vision un peu simpliste. Il ne s’agit pas de domination d’un peuple sur les autres, ou de domination de qui que ce soit, pas du tout. Au contraire, c’est l’avènement d’un monde meilleur, où l’on aura réussi à vaincre le dieu argent et tous les autres dieux qui apparaissent aujourd’hui. Ils seront remplacés par plus d’amour et de fraternité. Voilà notre vision de l’avenir. Une fin du monde tel que nous l’avons vécu pour arriver à quelque chose de beaucoup plus agréable, de bien plus beau. C’est une vision très optimiste des choses.
Après, pour nous, la datation 2012 ne veut rien dire. Dans le calendrier hébraïque, nous sommes d’ailleurs en l’année 5772 depuis le mois de septembre. Et il ne faut pas se préoccuper de ce qui pourrait arriver. Agissons, aimons notre prochain, soyons honnêtes, aidons tous ceux que nous pouvons aider dans le quotidien, et les années qui viennent seront bonnes. C’est parce qu’on se préoccupe trop du mauvais sort, et parce qu’on manque trop de fraternité, qu’il y a des cataclysmes dans le monde. Dans les périodes de crise économique et morale, il y a toujours le danger du fanatisme, et il y en a toujours pour jouer les grands gourous et utiliser le désarroi des gens. Mais le judaïsme est basé sur l’idée que l’humanité va vers le bien. Il faudra peut-être un tremblement de terre ou un raz-de-marée pour que certains se réveillent, mais chacun doit réaliser qu’il doit aspirer au bien de l’humanité.
« Nous récoltons ce que nous semons »
Gilles Blanc, pasteur à Chambéry de la communauté SILOE (membre de la Fédération protestante de France)
Toutes les périodes, toutes les civilisations ont connu des annonces « apocalyptiques », lesquelles ne se sont jamais produites. Il s'agit plus de fantasmes que de foi. Cela ne m'intéresse pas. La Bible me dit, concernant la fin des temps, que « nous n'en saurons ni le jour ni l'heure » (Matthieu 25/13) et donc la question n'est pas de savoir quand les choses arriveront, mais si nous y serons prêts. Il y a un jour pour nous présenter, morts et vivants, devant le Créateur et devant Jésus afin de répondre de cette vie qui nous a été confiée. Alors nous sommes sans doute à une étape charnière, peut-être une rupture. En 2008, Alan Greenspan, ex-président de la Réserve fédérale américaine, a d’ailleurs dit : « rien ne sera plus comme avant ». Mais de quoi s'agit-il ? De valeurs ? D'éthique ? De style de vie ? D'économie ? De finance ? De cataclysmes ? Il y aura, certes, des changements, politiques, géopolitiques, financiers... mais le vrai changement est celui du cœur.
L'eschatologie chrétienne n'est pas une « apocalypse » au sens commun du terme, mais l'avènement d'une ère nouvelle. C'est ce dont parle la Bible dans son dernier livre, le livre de l'apocalypse : « Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre ; car le premier ciel et la première terre avaient disparu... Dieu lui-même sera avec eux. Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu... Voici, je fais toutes choses nouvelles. » (Apocalypse 21). Nous ne sommes donc pas devant la crainte d'un événement cataclysmique mais devant une espérance formidable, un aboutissement en même temps qu'une perspective éternelle : le rétablissement de toutes choses.
Ma crainte pour 2012 est que nous soyons assez intelligents pour nous poser les bonnes questions, et assez fous pour refuser les bonnes réponses, que nous continuions d'appeler bien ce qui est mal en renversant nos valeurs : nous exploitons le pauvre, nous récompensons la paresse, nous tuons nos enfants pas encore nés, nous négligeons de discipliner nos enfants, nous abusons du pouvoir, nous convoitons les biens de nos voisins, nous polluons les ondes radio et télé avec la grossièreté et la pornographie, nous ridiculisons les valeurs fondatrices de notre pays... et nous nous demandons pourquoi cela ne tourne pas rond ! Nous avons oublié que nous récoltons ce que nous semons. Mon espoir est que nous nous posions enfin la question : « et l'homme dans tout ça ? » et que, en nous posant la question de l'homme, nous osions aller jusqu'au bout pour nous poser celle de Dieu.

« On a l’impression d’une résignation devant l’inertie de la machine »
Lama Sengué, de l’institut Karma Ling (consacré à la pratique et à l'étude de l'enseignement du Bouddha), à Arvillard
Le Bouddha recommande de vivre sans espoirs ni craintes, sans redouter ni espérer quoi que ce soit. D’une part, la voie du Bouddha est ancrée dans le réel tel qu’il est, d’autre part, elle est intemporelle. Après, de mon point de vue de citoyen ordinaire, je vois que 2012 ne s’annonce pas très folichon. Aucune solution ne semble se mettre en place, pas plus au niveau économique que politique. On a même l’impression que les choses changent encore moins qu’avant. Dans les années 1990 ou 2000, les gens avaient encore l’espoir que les choses changent, mais là, on a l’impression d’une résignation devant l’inertie de la machine, même s’il y a des mouvements citoyens qui nous montrent un certain réveil. En même temps, on ne peut pas nier que nous soyons dans une période de grands bouleversements. Je précise que ceci est mon point de vue personnel et pas le point de vue bouddhiste en général. La voie bouddhiste demande de faire la paix en soi avant de chercher à faire la paix dans le monde. Si on n’a pas trouvé la paix en soi, il est impossible de trouver la voie de la paix pour les autres. Mais il ne s’agit pas de rester impassible dans son coin en attendant que ça se passe. Le but de la Voie du Bouddha est de pouvoir toucher la réalité concrète.
Chaque chose, chacun d’entre nous est amené à disparaître. Tout est cyclique, tout naît et disparaît, ainsi les êtres, les civilisations, les sociétés. Il s’agit de comprendre et d’intégrer cela, et non de se morfondre. Dans la culture tibétaine, l’enseignement du Kâlachakra (qui signifie cycle temporel, ou roue du temps), hérité de la culture indienne, parle de cycles cosmiques, de façon très détaillée et complexe. Il explique que les choses ont un début et une fin selon un schéma cyclique, un peu comme les saisons. Par rapport à notre civilisation, il est communément admis que nous sommes dans une période de dégénérescence. Cela fait des années que l’on nous l’annonce. De là à annoncer une fin pour une date, personnellement, je trouve que cela relève du délire. Ce qui m’ennuie beaucoup dans le film 2012, c’est le moine tibétain qui voit une vague qui arrive sur son monastère, comme si les Tibétains savaient quelque chose sur l’avenir. Cette attitude témoigne selon moi d’un malaise, d’un sentiment d’impuissance de notre époque. Malheureusement, ce sentiment déresponsabilise les gens qui se disent que de toute façon la fin est inéluctable, et cela les dédouane d’agir dans la réalité.
Sur ces bonnes paroles, il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter une excellente année 2012…
Propos recueillis par Joëlle Fernandes

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