Il est guide, and agriculteur, purchase maréchal-ferrant, here croque-mort. Entre autres. Aux Contamines-Montjoie, Francis incarne toutes les traditions montagnardes. Un vrai Callamard d’altitude.

Au fond du Val Montjoie, au bord du chemin des Echenaz, la porte étroite d’une ferme vieille de trois cent ans s’ouvre sur le visage espiègle d’un grand blond frisé comme un de ses moutons. Nous sommes chez Francis Callamard, une des fortes personnalités du pays du Mont-Blanc. Des colliers de chevaux dans une ancienne étable transformée en salon-bar rural, un feu de bois qui crépite, une pièce modeste comprenant le strict nécessaire d’une cuisine et d’une chambre à coucher, une « borne » pour faire sécher et fumer jambons et saucissons : ces murs transpirent le terroir et la tradition qui imprègnent toute la vie de ce Contaminard bon teint.

Il y a du Mandrin chez cet Allobroge

C’est un des derniers guides-paysans-artisans à vivre dans l’esprit et avec les contraintes naturelles d’une vallée rude et attachante, où il n’y a bientôt plus guère de place que pour le tourisme. Un verre de génépi maison ouvre le dialogue. « Voyez, une fois de plus l’Almanach du Savoyard ne s’est pas trompé. La neige est là », constate celui pour qui la référence à l’expérience des anciens est plus crédible que les prévisions de la météo. Et c’est vrai, aujourd’hui, la neige tant attendue est là. Pour Francis, être issu d’une famille originaire du village depuis que la duchesse du Faucigny a légué en 1450 ses alpages aux paysans du coin justifie ses coups de gueule pour défendre bec et ongles le territoire des siens contre les assauts des aménageurs de tout poil. En plus, il adore braver les interdits, tracer sa propre route sans que personne lui dicte sa conduite. Ne l’a-t-on pas vu combattre devant le tribunal administratif de Grenoble le plan d’occupation des sols de sa commune qui faisait la part belle au projet d’un promoteur immobilier au détriment des gens du pays ? Depuis quinze ans, il tient tête à ces messieurs de Grenoble, tous ces gens de robe dont il se méfie : il y a du Mandrin dans cet irréductible Allobroge, aussi souriant que déterminé.

La base, c’est la ferme

Son métier ? « Berger de touristes », si l’on en croit l’enseigne accrochée à l’entrée de la bâtisse. Le clin d’œil d’une admiratrice séduite par l’esprit frondeur de ce montagnard viril ? Sans doute, mais il faut traduire ça par agriculteur, promeneur de touristes en calèche et en traîneau, berger tout court au mont Joly, mais aussi guide de haute montagne sans tapage et père Noël à ses heures avec son attelage. Maintenant, la base, c’est l’agriculture. « J’ai conservé la ferme familiale que je suis en train de transmettre à mes enfants », confie Francis. Et à la ferme, il y a quinze vaches, quinze génisses, soixante brebis, deux mulets, deux ânes, un poney et une jument. De quoi bien remplir toutes les journées de travail d’une vie. C’est pourtant loin d’être sa seule activité. « Quand j’étais petit, j’aimais le travail du bois. Avec mon grand-père, je faisais des seilles et des barattes. A sa mort, il m’a légué ses outils et son établi. » Tout naturellement, par filiation, il a donc pris le chemin de l’apprentissage à treize ans et demi avant de décrocher son CAP de charpentier-menuisier.

Le dernier maréchal ferrant du pays

Son autre passion est le ferrage des chevaux. Après un stage de trois semaines aux haras du Pin, il a succédé au maréchal-ferrant du village. Installé sur le parcours du tour du Mont-Blanc, il arrive tout juste à faire face à la demande : « Je ferre plus de cinquante mulets et ânes chaque printemps, au lieu de vingt il n’y a pas si longtemps », explique le dernier professionnel du pays. C’est que la randonnée accompagnée de mules qui portent les sacs est en plein essor. Du coup, le métier retrouve une seconde jeunesse. Mais pas question pour autant de déroger à la tradition. Francis forge lui-même ses fers et les pose « à la française », méthode qui consiste à clouter le fer au sabot pendant que quelqu’un d’autre maintient la patte de la bête. Il est le seul dans le coin à utiliser cette technique. Tout cela se combine avec le métier de guide. Diplômé en 1976, le Contaminard a gravi quatre cents fois le mont Blanc et descendu un millier de fois la vallée Blanche. On lui doit la première ascension hivernale de l’arête de Tricot-Bionnassay, juste au-dessus du village. Sa passion pour les cimes, il l’a exercée aussi bien dans les Andes, en Himalaya que dans les Alpes : on peut fuir la foule et avoir en même temps envie de découvrir le monde. Mais toujours avec une conception artisanale du travail bien fait.

Des journées bien trop courte

Voilà un homme qui sait tout faire de ses dix doigts. Il restaure les traîneaux, est devenu bourrelier en regardant son père réparer les harnais, mais aussi forgeron, coutelier, toujours par assimilation du savoir-faire ancestral. « Dernièrement, j’ai entièrement remonté un chalet d’alpage à Saint Nicolas-de-Véroce en taillant les poutres sur place », dit non sans fierté ce détenteur du bon sens paysan. Il avoue vivre du tourisme, mais estime qu’« il ne faut pas tuer la poule aux œufs d’or. Ce n’est pas en construisant cinquante immeubles de plus que l’on vivra mieux. » Remplies par toutes ses activités, les journées de Francis Callamard sont bien trop courtes. Car vous ne savez pas encore tout. Il est aussi chasseur de marmottes et taxidermiste. Il a créé l’école de ski de fond de la station et participe aux secours en montagne. Il pratique donc souvent plusieurs métiers dans la même journée : traite des vaches à 5h30, ski à 8h, débardage du bois avec sa jument puis ferrage et montée en refuge le soir pour gravir un sommet avec un client.

Pour finir, croque-mort !

La morte-saison ? Ça n’existe pas pour Francis ! Cela n’empêche pas notre homme d’être aussi croque-mort, et on ne manque pas de faire appel à son corbillard hippomobile pour un enterrement, en vertu d’une concession dûment renouvelée de père en fils par le conseil municipal, au grand dam des pompes funèbres. « Les clients, eux, ne se sont jamais plaints », glisse-t-il malicieux. Cette énième activité, elle aussi traditionnelle, lui a même valu les honneurs du cinéma. Aujourd’hui, le paysan passe la main, mais il reste viscéralement attaché à sa terre, à sa culture rurale montagnarde et à ces métiers transmis par filiation dans une région qu’il est prêt à défendre : « Je suis favorable à une région Savoie, mais aussi à l’Espace Mont-Blanc car, que ce soit sur les versants italien, suisse ou savoyard, on a la même façon de vivre et de bonnes relations. » Une vie en harmonie avec soi-même et son environnement naturel.

Jean-Paul Roudier


Article publié dans le n°11 de la VDA (février 2007)

 

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