Le Parti Pirate part demain à l’abordage électoral pour défendre la liberté sur internet, et ailleurs. Rencontre avec le représentant savoyard du phénomène politique du moment en Europe.
Ils seront 101 candidats à se présenter demain aux législatives sous la bannière des pirates, avec un assaut électoral qui aura lieu en Savoie dans la 3e et la 4e circonscription du 73. Nouveau venu dans la politique française, le Parti pirate déboule tel un chien dans un jeu de quilles. A peine 600 membres en France, mais une forte assise à l’étranger avec un Parti Pirate International (PPI) déjà installé dans 44 pays, et depuis 2009 des élus en Suède, en Suisse, en Autriche et surtout en Allemagne où la vague mauve s’est immiscée dans plusieurs conseils municipaux de grandes cités, mais aussi au niveau régional dans des Länder aussi importants que Berlin. Dernièrement, la petite bourgade d’Eixen dans le nord du pays a même été la première commune à tomber sous l’autorité des pirates. Des résultats qui leur permettent de se revendiquer, un peu crânement, comme la troisième force politique outre-Rhin.
« On n’est pas un parti de geeks »
La formule magique de cette progression fulgurante est un programme simple comme bonjour. Il tient sur une feuille de papier A4, voire sur un feuillet de carnet de notes. Cinq points précis qui s’articulent autour de la protection des droits et libertés fondamentales dans le domaine du numérique et la légalisation du partage. Traduction pour les non-initiés, plus de libertés et moins de flicage sur internet. Un programme taillé sur pièce pour faire de l’œil aux millions d’accrocs que la toile a produit depuis 15 ans. On comprend mieux l’adhésion rapide d’une partie de la population, et surtout chez les jeunes. « Attention, on ne veut pas passer pour un parti de geeks ! », se défend aussitôt Vincent Spehner, candidat dans la 4e circonscription. La position est difficile à tenir quand on est soi-même architecte logiciel et que l’autre candidat pirate en Savoie, William Larrieu, est co-fondateur d’une asso fournisseur d’accès à Internet. « Dans notre parti, il y a aussi des universitaires, des chercheurs ou des membres de l’Education nationale, assure ce jeune homme au visage juvénile encadré par un fin collier de barbe blonde. Tous ces gens sont unis autour d’une idée des libertés fondamentales sur internet, mais aussi plus généralement d’une idée de la liberté tout court. »
Tout gratuit, mais à quel prix ?
La légende (nordique et véridique) raconte que le Parti Pirate est né un 1er janvier 2006 au lendemain d’un réveillon bien arrosé. Il serait sorti de la boîte crânienne d’un programmateur suédois en réaction aux attaques de la classe politique qui taxait de « pirates » les adeptes du libre échange sur internet. Le mouvement a d’ailleurs profité au maximum de l’émoi et du sentiment d’injustice provoqué par les tentatives de reprise en mains du web par les politiques et les majors. Hadopi ou encore l’affaire Mégaupload ont allumé la mèche et les réseaux sociaux ont fini de structurer les traînées de poudre de la contestation jusqu’à ce qu’elles tapissent entièrement le globe. Elevée dans cette culture d’abondance intarissable, de biens dématérialisés et du tout gratuit (ou presque…), la nouvelle génération se montre d’autant plus rageuse quand on parle de lui retirer son joujou. « Dans notre mouvement il y a beaucoup de jeunes qui ont 19, 20 ou 21 ans, moi je fais déjà figure d’ancien là-dedans, confie Vincent qui, à 32 ans, fait office de dinosaure dans un panier de louveteaux. Ca tient sûrement au fait que, quand on est jeune et qu’on est souvent sur internet, on est forcément exposé au discours sur Hadopi ou Loopsi. C’est cette liberté qu’ils veulent garder à tout prix. Ils sont jeunes mais leur engagement politique est fort. »
Premiers émois
Pour cette première élection à l’échelon national, la plupart découvre le monde politique. Certains ont même une expérience limitée de l’isoloir, comme notre dinosaure qui n’a tutoyé l’urne qu’aux dernières présidentielles. Le terrain est donc vierge. C’est sans doute ça qui grise, qui excite. L’ivresse des premières fois. Comme les premiers flirts. « Samedi dernier, on était présents sur le marché de Chambéry, continue le pirate. Ce qui est amusant, c’est que tous les partis de gauche étaient curieux, ils sont tous venus se présenter, du Front de Gauche au NPA. Ensuite, les indignés ont suivi. On pourrait penser que l’on est proche d’eux, mais moi je les trouve trop revendicatifs, et puis indignés ça rime avec résignés, moi je ne suis pas indigné, je veux être un acteur dans la société… Enfin, c’était assez drôle comme situation, j’ai juste regretté que la droite, elle, ne soit pas déplacée à son tour pour nous voir. » Il y aura également ce rendez-vous proposé au téléphone par Alain Caraco, candidat Europe Ecologie de la première circonscription. Mais le flirt a ses limites, et le dîner aux chandelles avec l’écolo n’aura pas lieu. « De toutes façons, on veut vraiment rester indépendant, tranche l’informaticien, On ne pourra rassembler que si on reste au-dessus… ou plutôt en dehors de la politique traditionnelle. Si on commence à faire des alliances, on est mort, car ceux qui s’intéressent au Parti Pirate en ont assez des différents partis qui existent. Ils veulent autre chose. Et contrairement aux autres, nous sommes un parti ouvert qui donne la parole à tout le monde. »
Ouvrez, ouvrez la cage aux infos…
Le marché, c’est aussi l’occasion de se frotter aux futurs électeurs. Là encore, une expérience des plus distrayantes. « La foule était curieuse en voyant nos drapeaux pirates. On nous a demandé si on était des révolutionnaires ou des anarchistes… Les gens étaient surpris par notre jeunesse, certains avaient du mal à croire qu’on soit un parti politique, surtout avec un nom pareil. Ils trouvaient que ça faisait trop agressif… D’autres encore, nous ont exprimé leurs doutes sur le fait qu’on arrive à faire « sauter » les brevets, vu que l’on est sur une terre de droite… » Drôle de façon de ramener au niveau local des enjeux qui dépassent de loin les frontières de la Savoie. Car le programme pirate a clairement une résonnance et une ambition nationale, voir internationale. Défense des droits des internautes mise à part, les priorités y sont : lutte contre le fichage abusif (haro sur le passeport biométrique, la vidéosurveillance...), indépendance de la justice (haro sur la nomination du Garde des sceaux par le Premier ministre ou la valse permanente des juges), transparence de la vie politique et ouverture des données publiques (s’inspirant des open-data ou des sites tel Owni.fr pour mettre à la portée de tous des informations brutes et des chiffres confidentiels sur le chômage, la criminalité, ou des infos cadastrales, notariales...), une réforme des droits d’auteur avec une proposition d’une meilleure rémunération des artistes en supprimant les intermédiaires (sont clairement visés : les majors qui ne cessent de stigmatiser ces adeptes du téléchargement, les accusant de « tuer les artistes ») et donc enfin la lutte contre les monopoles privés et le système de brevet. « Il faut ouvrir les accès à certains domaines scientifiques. Aujourd’hui, les pays d’Afrique pourraient fabriquer des molécules de médicaments, mais ils n’ont pas les moyens de payer les brevets aux grands groupes pharmaceutiques, dénonce Vincent, qui précise que bon nombre de chercheurs soutiennent cette proposition. Beaucoup essaient de faire sauter le verrou, ils veulent partager leurs connaissances, faire réellement avancer la science. »
1% sinon rien
Et l’objectif pour ces législatives dans tout ça ? Avec un budget national d’environ 4000 euros, et des bulletins de vote à imprimer chez soi avant de se rendre dans l’isoloir, le P.P ne s’attend pas à envahir l’Assemblé Nationale, mais entend plutôt gravir les échelons de la démocratie, à son rythme, un à un. « Notre premier objectif, c’était d’avoir au moins 75 candidats pour pouvoir diffuser notre clip de campagne, même si faut voir la qualité du clip… Maintenant, ce qui est essentiel pour nous, c’est de dépasser les 1% au niveau national, qui est le seuil requis pour le début des subventions publiques (ndlr : ce score doit être atteint dans au moins 50 circonscriptions). Après, dans certaines circonscriptions, il est toujours possible de franchir les 5%. Par exemple à Paris ou en Alsace où l’on a une meilleure visibilité médiatique et une base de membres actifs plus importante qu’en Savoie. » Objectifs modestes donc, mais pas question d’évoquer le statut de « petit parti ». « On n’est pas un petit parti, ou alors on peut considérer Europe Ecologie comme un petit parti aussi…On n’a juste pas de résultat pour l’instant, mais on a fait l’effort de se structurer alors ça va venir… Oui, c’est ça, on est un parti en devenir. » Et le dinosaure de s’animer. Il parle de forum en ligne, de débats à couteaux tirés, de démocratie verticale, il dit aussi : « Aujourd’hui c’est l’Etat qui nous surveille, mais demain c’est la population qui surveillera l’Etat. » Il parle encore, de « démocratie liquide », de révoquer les mauvais politiques, il dit que plus on a accès aux infos plus on s’approche de la vérité, parle des secrets défenses qui doivent être révélés, cite Wikileaks, enchaîne sur les révolutions arabes, évoque le mouvement des Anonymous, parle d’un souffle nouveau qui porterait le Parti Pirate, et ne s’arrête pas de parler…
Vincent Spehner et sa bande de jeunes loups du Parti Pirate ont les crocs. Ils sont prêts à mordre avec rage et enthousiasme dans la vie politique. Prêts à bousculer toutes ces vieilles lunes de politiciens franchouillards aussi. Ils débarquent dans un milieu sclérosé, avec une arme redoutable, la fraîcheur et la jeunesse. Alors bon vent à ces flibustiers de la démocratie… et bonne mer.
Frédéric Delville
Plus d’infos sur : www.partipirate.org
Le clip officiel de la campagne législative du parti pirate.


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