Candidat dans la 2e circonscription du 73, il parle de la France et se voit aujourd’hui en reconstructeur de la nation. Hervé Gaymard livre à La Voix son ambition d’après Sarkozy.

Il est rare que La Voix se rende au château, mais aujourd’hui nous avons rendez-vous avec Hervé Gaymard, le président du Conseil général du département de la Savoie. Alors direction la demeure des ducs devenue celle du préfet et d’une assemblée départementale présidée par un homme dont le retour au pays a eu des allures de traversée du désert. Car depuis qu’il a dû quitter le ministère des finances en 2005 pour une histoire d’appartement trop grand, Hervé Gaymard est passé du statut d’homme politique de l’année, de futur Premier ministre en puissance, à celui de politicien porté disparu. Du moins sur les rives de la Seine, ou plutôt sur les plateaux de télé ou de radio où se pressent les ténors de la politique française. La faute à Sarkozy ? Beaucoup le disent à l’origine de la mise hors course du Savoyard, qui le laisse lui-même entendre clairement. Et maintenant qu’on a changé de président, Hervé Gaymard nous annonce qu’il souhaite reprendre bonne place dans le débat public national.

Se délivrer de la France

Après avoir pu compter sur sa petite patrie pour se refaire une santé politique, le candidat de l’UMP dans la 2e circonscription du 73 veut reprendre des responsabilités dans un parti désormais dénué de leadership. Mais c’est d’abord à la France qu’il pense, et pour la sortir de la crise, il prône la constitution d’un Conseil national de reconstruction, version contemporaine du Conseil national de la résistance. En même temps, il voudrait que l’on se délivre de la France, comme il l’a annoncé dans son dernier livre dont le titre fait penser à l’œuvre d’un séparatiste savoisien. Mais non, Hervé Gaymard est comme toujours un gaulliste républicain. Il le rappelle dans La Voix dans un entretien où il nous fait part de son ambition pour la nation française, sans oublier d’évoquer cette Savoie qu’il voudrait rassembler, bien qu’il ait une légère tendance à repousser l’échéance.

Hervé Gaymard, quel est votre état d’esprit dans cet entre deux élections qui fait suite à la défaite de Nicolas Sarkozy ?

Je mène ma campagne électorale comme si c’était la première en sachant qu’aucune élection n’est gagnée ou perdue d’avance. Avec Vincent Rolland, nous labourons inlassablement le terrain avec une centaine de réunions publiques dans toutes les communes.

La circonscription n’est tout de même trop difficile à gagner pour vous…

Elle a été à gauche dans le passé. Quand j’étais adolescent, le député était socialiste. Et comme les Savoyards sont à juste titre extrêmement exigeants vis-à-vis de leurs élus, travailler et respecter les gens a toujours été ma manière d’être.

Et aujourd’hui, l’enjeu, c’est quoi ?

C’est d’abord de défendre ses idées. Et moi, je ne suis pas socialiste, je suis gaulliste, donc je crois à une société où on respecte la solidarité sociale, mais elle n’est possible que si la richesse a été créée auparavant. Il faut donc promouvoir l’entreprise individuelle et la compétitivité de notre pays. Par ailleurs, tous les pouvoirs ne doivent pas être dans la même main, notamment le pouvoir constitutionnel, car je suis fondamentalement en désaccord avec monsieur Hollande sur certains sujets comme cette déplorable question du droit de vote des étrangers. Pour moi, elle ne se pose pas puisque ce droit est consubstantiel à la nationalité. Pour faire échec à ces projets, il ne faut pas que la gauche ait les 3/5e du congrès, c’est-à-dire de l’Assemblée nationale et du Sénat réunis.

Depuis la mésaventure de votre appartement, vous avez disparu de la scène politique nationale. Entendez-vous y revenir après ces élections ?

Sur le plan national, j’ai énormément travaillé pendant cette législature sur des sujets de fond, mais il est vrai que j’ai été assez peu dans le débat public, tout simplement parce que je n’étais pas un proche de Nicolas Sarkozy.

Mais aujourd’hui qu’il n’est plus président, avez-vous envie de revenir au premier plan ?

Si je suis réélu député, il y aura des échéances : la présidence du groupe parlementaire, la présidence de la commission des finances. Et à l’automne prochain ça sera la présidence de l’UMP.

Allez-vous vous positionner pour avoir ces postes ?

Je pense que je serai candidat à la présidence du groupe à l’Assemblée nationale. Pour la présidence de l’UMP, on verra le moment venu si je suis moi-même candidat ou si j’en soutiens un autre. Mais je veux faire vivre les valeurs que j’incarne car nous devons refonder politiquement ce que l’on appelle la droite et le centre. Il faut créer un conseil national de reconstruction. On parle beaucoup du Conseil national de la résistance, mais nous sommes en 2012 et pas en 1945. Il faut donc sortir des clivages droite/gauche, progressiste/conservateur ou national/communautariste.

C’est les idées de François Bayrou. Pourquoi ne l’avez-vous pas soutenu ?

Je ne suis pas d’accord avec sa trajectoire « solitariste », même si je l’étais avec certaines idées qu’il exprimait. Mais je les exprime depuis toujours, donc je ne sais pas si ce sont les siennes.

Dépasser le clivage droite/gauche ?

Oui, il n’est pas le seul à dire ça.

Mais peut-être le seul à le mettre en pratique…

Dans une démarche solitariste que je récuse car la politique est une œuvre collective. Et la position qu’il a prise au 2ème tour montre bien l’ambiguïté d’une démarche que l’on sent mue par une sorte de ressentiment personnel à l’endroit de Nicolas Sarkozy.

En même temps, être au-delà du clivage droite/gauche, ça peut vouloir dire aller une fois à droite et une fois à gauche en fonction des événements.

François Bayrou fait ce qu’il veut, mais je ne suis pas d’accord avec lui.

Le titre de votre denier livre, Délivrez nous de la France, est surprenant. Seriez-vous devenu savoisien ?

Non, je suis Savoyard. Mais un titre doit être suffisamment provocateur pour éveiller l’attention et il correspond vraiment à ce que je pense. La France doit se délivrer de cette trop lourde tunique qu’elle porte sur le dos et qui l’empêche de marcher.

C’est quoi, l’Etat ?

C’est un état trop lourd, trop de tracasseries administratives et du ressentiment vis-à-vis des autres. En France, c’est toujours la faute à quelqu’un d’autre : à la mondialisation, aux étrangers, aux syndicats, aux politiques. Il faut faire entrer un peu d’air frais et envisager ce monde non pas comme un risque mais comme une chance. J’aimerais que les Français sortent de cette spirale dépressive dans laquelle on hésite entre l’arrogance qui consiste à donner des leçons au monde entier et le repli et la haine de soi. Il faut en fait nous délivrer de tout ce qui nous empêche de marcher.

C’est psychologique ?

Je ne suis pas psychanalyste, mais je pense que nous « trimballons » un certain nombre d’empêchements psychologiques. Cela va de la défaite de 1940 dont nous ne nous sommes toujours pas remis au long remord de la guerre d’Algérie qui n’est pas soldée. Il faut connaître son histoire et l’assumer, mais pas que ce soit un regard permanent dans le rétroviseur qui vous empêche d’avancer dans ce nouveau monde qu’on doit prendre tel qu’il est et non pas tel qu’on voudrait qu’il soit.

Un monde qui n’est peut-être plus celui de l’état nation, ce concept que la France a lancé il y environ deux siècles. Or on croit encore bien souvent que cet état nation va permettre au pays de se redresser, d’assurer la liberté, la justice sociale…

Il y a une sorte de narcissisme hexagonal dans les discours qui consistent à ignorer la réalité. Il faut être fier d’être français et de notre modèle de vie qui est sans doute un des meilleurs, mais dans le monde qui se profile, la France seule à la Charles Maurras, ce n’est ni souhaitable ni possible. Je suis donc un Européen de raison, car c’est à l’échelon de l’Europe  que nous devons aujourd’hui peser pour défendre notre mode de vie. Ceci étant, je suis pour un état nation fort, par ailleurs décentralisé, ce qui est le cas. Peu de gens savent que la France est un des pays les plus décentralisés d’Europe. Quand vous regardez les compétences qu’ont les communes, les régions et les départements, c’est beaucoup plus fort que ce qui se passe par exemple en Grande-Bretagne et dans beaucoup de pays européens.

En Grande-Bretagne, l’Ecosse et le pays de Galles ont un parlement…

Oui, mais regardez dans le détail les compétences. Aujourd’hui, toutes les compétences sont à peu près décentralisées en France, sauf l’Education nationale. La centralisation est dans les têtes, pas dans les institutions.

Quand vous avez été élu député en 2007, vous avez dit que vous auriez trois priorités. L’une était de défendre votre projet de Conseil des pays de Savoie qui consiste à faire fusionner les deux départements savoyards. Qu’en est-il cinq ans après ?

J’ai rempli une des cases du contrat, car avant la loi sur la réforme territoriale de 2009, il n’était pas possible pour deux départements de fusionner. Depuis cette loi votée grâce à mon initiative, ça l’est devenu. J’ai en effet demandé que cette possibilité soit offerte quand j’ai été auditionné par la commission Balladur qui a préparé la réforme territoriale, et cela a été le cas. Donc il faut trois conditions : l’adoption par les deux conseils généraux de la même délibération ; un référendum positif dans chaque département avec une participation électorale suffisamment représentative ; ce référendum ne peut pas avoir lieu moins d’un an avant une élection. Il n’était donc pas possible d’organiser cette consultation en pays de Savoie avant 2012 et on est sur un sujet pour après 2014. Alors avec mon collègue Christian Monteil, nous avons décidé de renforcer concrètement notre travail en commun avant cette échéance et de ne pas rester dans un discours institutionnel. J’observe d’ailleurs que la société civile se met en mouvement puisqu’on a maintenant une seule chambre d’agriculture, un seul syndicat agricole, une seule chambre des agents immobiliers… En matière sociale il y a aussi une association qui rassemble les deux départements, Cap emploi. Je souhaite que la société civile précède en quelque sorte le mouvement. Et j’espère que ce message, que je ne suis pas le seul à porter, sera entendu car l’attachement identitaire de la Savoie à son histoire a objectivement des atouts qui sont plus faciles à faire fructifier ensemble que séparément.

Dans une interview en 2006, vous nous donniez comme échéance pour cette fusion les commémorations des 150 ans de l’annexion. Alors n’a-t-on pas raté le coche en 2010 ?

En politique, il faut tenir compte des réalités. Il n’était pas possible avant 2010 d’organiser un référendum sur un projet clair. Je ne suis pas sûr que tous les Savoyards des deux départements soient convaincus par ce projet, beaucoup de gens étant relativement indifférents à cette démarche.  Il faut donc un large débat, qui doit durer le temps qu’il faut. Il y avait une date symbolique, mais c’est la réalité qui prime. Et pour que ce projet réussisse, il doit être partagé car personne ne nous forcera à nous marier. Ce ne peut être qu’un mariage d’amour, et pour cela il faut des preuves d’amour.

Ça pourrait aussi être un mariage de raison.

Non, parce que la raison ne sera pas un élément suffisant. Aujourd’hui, très objectivement, il n’y a aucune urgence qui nous pousse à nous rapprocher.

On a senti à un moment cette urgence du côté de monsieur Monteil, qui n’était pas à l’origine un partisan de ce rapprochement. Mais quand il y a eu une menace sur l’existence des départements et que leurs compétences furent remises en cause, là, il est devenu beaucoup plus intéressé par la fusion.

Non.

Vous ne pouvez sans doute pas le dire…

Non, je ne le pense pas. Avec Christian Monteil nous sommes dans une démarche pragmatique de construction. Si nous nous rapprochons, cela ne doit pas être une couche supplémentaire qui complique les choses et alourdissent les impôts des Savoyards, mais au contraire nous permettre d’être plus dynamique, plus efficace, moins coûteux pour les contribuables. Et tout ça se prépare, ça se travaille en amont et ça ne se fait pas en deux jours.

Il y a une réalité qui concerne particulièrement votre circonscription, c’est le tourisme. C’est un sujet de travail en commun des deux département dans le cadre de Savoie Mont Blanc. Cela s’est notamment manifesté avec le projet de JO qui était censé conforter notre position en matière de tourisme d’hiver. Mais malgré le réchauffement climatique et la nécessité de diversification, ce projet mettait en avant des stations de sport d’hiver situées à 1000 mètre d’altitude, comme Chamonix, la Clusaz ou Morzine. Comme si à l’horizon 2018 – 2020, l’avenir était encore au ski dans des stations de basse altitude. Un message étonnant quand on pense à la reconversion touristique qui pourrait être engagée.

Le tourisme de nos deux départements n’est pas dans une situation de reconversion. Ce mot fait penser à la reconversion industrielle de la sidérurgie.

Alors parlons plutôt de transition accompagnant le changement climatique.

Je ne sais pas ce que sera le changement climatique.

On en voit pourtant déjà les effets avec la fonte des glaciers et la multiplication des canons à neige ou des retenus collinaires…

Mais on continue de pouvoir skier et nos stations donnent toujours de l’emploi à beaucoup de gens qui, sans le tourisme d’hiver, seraient partis dans les grandes villes. Nous avons la chance d’avoir des sites exceptionnels, correctement enneigés, donc il ne faut pas cultiver la sinistrose. Mais bien évidemment, on doit être dans une gestion et un développement de nos stations extrêmement précautionneux. Les centaines de milliers de lits que nous avons construits depuis les années 1960, nous n’allons pas les construire dans les années qui viennent. C’est pourquoi j’ai beaucoup poussé à la création de schémas de cohérence territoriaux qui permettent de planifier la construction en montagne. Il faut cesser la fuite en avant d’une construction illimitée dans les stations qui est un suicide à la fois économique et écologique. Nous entrons dans une nouvelle période et il doit y avoir de nouvelles priorités. D’abord la réhabilitation de l’immobilier de loisir car on a beaucoup de lits froids. Alors au lieu de continuer à construire, il faut rénover ce qui existe. Et les programmes nouveaux doivent être exclusivement de l’hôtellerie ou des villages de vacances, car il faut cesser de faire de la résidence secondaire qui consomme beaucoup d’espaces sans rendre de service au collectif. Il faut aussi développer du tourisme quatre saisons, et Savoie – Mont Blanc Tourisme met d’ailleurs davantage l’accent sur l’été ou sur l’intersaison que sur l’hiver. Enfin, il y a le tourisme social et le tourisme scolaire. Ce sont des domaines dans lesquels on a eu un replis ces dernières décennies, car l’éducation nationale a été plus tatillonne sur les normes de sécurité, et beaucoup de collectivités et de villes qui possédaient des centres d’hébergement dans nos stations ont vendu ou sont en train de vendre. Il faut donc développer ce tourisme social, et toute une partie du plan tourisme du conseil général y est consacrée.

Le promotion du tourisme savoyard est aussi passée par l’opération de communication majeure qu’a été le projet de JO. Le faire reposer sur des stations situées à 1000 mètres d’altitude était-il logique à l’horizon 2020 ?

Comme les jeux d’Albertville en 1992, c’était d’abord un projet sportif qui aide à réaliser un certain nombre d’équipements publics. Mais je n’ai pas retenu que l’objectif des Jeux d’Annecy était de promouvoir des stations de 1000 mètres.

C’est juste que les stations principales où devaient se tenir les jeux étaient situées à cette altitude.

Et alors ? Et Vancouver, c’est à quelle altitude ? Au niveau de la mer !

On a été obligé d’y apporter de la neige par camion.

Les jeux ont eu lieu, et je pense que la Savoie et Annecy étaient beaucoup mieux placés que Vancouver pour organiser des jeux réussis. Franchement, je ne vois pas le sujet.

Alors parlons du grand sujet du moment, le poids de plus en plus lourd de la dette. Elle en arrive à un point tel qu’elle hypothèque la plupart des grands projets politiques.

Oui, c’est que nous avons assisté depuis trente ans à une explosion des dépenses de fonctionnement. Il y a beaucoup plus de fonctionnaires et on a multiplié les dépenses sociales. Alors l’enjeu pour la décennie qui vient, c’est qu’on ne sacrifie pas l’investissement pour lutter contre les déficits. Il faut réduire les dépenses de fonctionnement car un pays, un département, une région ou une commune qui sacrifie son investissement sur l’autel du fonctionnement quotidien, c’est une insulte à l’avenir. On doit le payer tôt ou tard, mais tout le monde ne l’a pas encore bien compris.

Ce que tout le monde dit en revanche, c’est qu’il faut de la croissance. Ça serait la seule chose susceptible de nous sauver.

Il faut de la croissance pour financer le progrès social, mais elle ne tombe pas du ciel et nécessite une situation objectivement saine. Donc il faut une remise en cause du gaspillage d’argent public et de l’addiction à la dépense publique. Que chacun balaie devant sa porte et entrons dans une période, non pas d’austérité, mais de modération afin de ne pas sacrifier l’investissement.

Il faudrait aussi une modération dans l’utilisation des ressources naturelles comme l’eau ou le pétrole. Or la croissance conduit à en consommer davantage…

Il y a quand même un progrès technique qui fait que, dans les économies développées, le point de croissance est désormais moins consommateur d’énergie, d’espace, de matières premières qu’il ne l’était il y a vingt ou trente ans.

Finalement, vu la situation très délicate dans laquelle nous sommes, êtes-vous optimiste pour les années qui viennent ?

Bien évidemment, sinon je ne ferai pas ce boulot !

Entretien : Antoine Foray

 

Commentaires  

 
+4 #1 05-06-2012 09:43
"Toutes les compétences sont à peu près décentralisées en France, sauf l’Education nationale. La centralisation est dans les têtes, pas dans les institutions" : il se moque, l'éducation nationale est justement le plus important, car les institutions, comme eût dit Joseph de Maistre, ce ne sont que des formes creuses, ce qui compte, c'est les gens et ce qu'ils ont dans la tête, leurs réflexes. L'Ecosse a justement des prérogatives dans l'éducation, c'est fondamental. Le reste n'est que poudre aux yeux. Les écologistes qui se disent pour la décentralisation partout sauf dans l'Education nationale n'ont aucune forme de cohérence, le vrai problème est précisément d'obtenir des libertés sur le plan culturel, afin que la culture change, que les habitudes changent. Les institutions, ce n'est qu'un beau mot.
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