En Tarentaise, Henri Morandini fait campagne pour le Front de gauche. Ce candidat ouvrier défend un autre modèle de développement pour nos montagnes. De quoi faire rougir les écolos ?
A une semaine du premier tour des élections législatives, La Voix fait escale en Tarentaise pour rencontrer Henri Morandini, le candidat du Front de gauche dans cette 2e circonscription du 73. Ouvrier syndicaliste CGT à l'usine Rio Tinto de la Bâthie – autrefois Péchiney Ugine Kulhman –, il se bat là-bas depuis des années contre les licenciements et les délocalisations (voir notre article). Dernièrement, Henri Morandini était aussi à l'affiche du dernier film de Gilles Perret – De mémoires d’ouvriers – qui retrace l’histoire de ceux qui ont construit les ponts, les barrages ou les stations de ski qui font la Savoie d’aujourd’hui (voir notre interview). Une histoire locale ouvrière qui lui tient à coeur et qu’il entend défendre dans ces derniers jours de campagne.
Un communiste qui chasse sur les terres écolos
Face à Hervé Gaymard, député UMP sortant, Henri Morandini est candidat pour la première fois à la députation. Il espère arriver en tête des candidats de gauche, et pourquoi pas disputer le second tour face au président du Conseil général si celui-ci n'est pas élu dès le premier le 10 juin prochain. Mais il veut d’abord défendre ses idées quitte à prendre des positions différentes de celles de son parti – le PC – , notamment sur les questions écolos. Il prône une sortie du nucléaire, réclame un moratoire sur le développement des stations et plaide pour le développement des transports en commun en Tarentaise. Cela lui permettra-t-il de faire un meilleur score qu’Yves Paccalet, le candidat d'Europe écologie les Verts ?
Henri Morandini, pourquoi avoir fait le choix de vous engager dans le jeu électoral ?
Il ne faut pas le prendre comme un jeu. Si je suis candidat, c'est qu'il y a une nécessité d'avoir un relais politique aux luttes qu'on peut mener sur les salaires, sur l'emploi, contre la précarité. Il est aussi nécessaire que les ouvriers soient mieux représenter à l'Assemblée nationale pour y amener la voix du peuple. Ils ne représentent aujourd’hui que 0,6% des députés et cela pose un véritable problème de démocratie.
Comme Philippe Poutou pour le NPA à l'élection présidentielle, vous vous posez donc en candidat ouvrier.
Effectivement. Avec Philippe Poutou, je n'ai aucun problème, bien au contraire. J'espère juste que je ferais un score plus élevé que le sien.
Pourquoi alors ne pas vous présenter sous l'étiquette du NPA ?
J'ai un engagement politique depuis de nombreuses années au sein du Parti communiste et ce dernier fait partie du Front de gauche, au même titre que le Parti de gauche et une partie du NPA. Voilà pourquoi. Mais il n'y a pas énormément de différences entre ce que pense Poutou et ce que je pense moi.
Vous auriez aimé être le candidat commun du Front de gauche et du NPA ?
Le NPA présente un candidat, et ce n'est pas ce qui va me faire du tort. De même, je ne pense pas faire du tort au NPA. Tout ce qui veut faire progresser l'idée qu'il faut changer de société est utile.
Durant cette campagne, comment se traduit le programme « L'humain d'abord » du Front de gauche ?
Il faut partager les richesses différemment. Il faut établir d'autres règles, on ne peut pas continuer avec la spéculation qui asphyxie les Etats. Il faut en finir avec les banques qui dictent les taux de remboursement. Si on décide de ne rien faire, on va à la catastrophe.
Et ici, concrètement, en Tarentaise ?
On a un tissu économique assez varié avec l'industrie, le tourisme, l'agriculture et les services publics. Sur ces quatre piliers, il y a de réels problèmes. Par exemple, on n’a plus de politique industrielle digne de ce nom en France. Il faut se donner les moyens de faire une réelle politique industrielle, de produire nous-même ce dont nous avons besoin. Aujourd'hui, les stratégies industrielles sont décidées par un Indien pour l'acier, par un Australien pour l'aluminium, etc. On ne peut pas continuer comme ça.
Mais en Savoie les plans de licenciement, les annonces de fermeture et de délocalisation des usines se multiplient ces derniers mois. Et le taux de chômage a encore augmenté de 4,6% le mois dernier. Que peut-on faire ?
Il faut qu'on ait la maîtrise des usines. Vu l'urgence de la situation, je suis radical sur la question. Il faut nationaliser. Il faut qu'à l'Assemblée nationale il y ait suffisamment de députés pour voter une telle loi. Il faut aussi donner plus de pouvoir aux salariés, via un droit de veto, pour empêcher les aberrations actuelles. C'est inadmissible que des entreprises rentables en Savoie délocalisent et fassent des plans sociaux pour augmenter encore plus leur profit. Il faut aussi interdire les licenciements boursiers.
Cela suffirait pour inverser la tendance ?
L'emploi industriel ne résoudra pas le chômage a lui seul, certes. Mais si on relance une activité industrielle avec tout le tissu économique qu'il y a autour, cela contribuera à le résorber.
C'est possible en Savoie ?
C'est tout à fait possible, il faut juste le décider. Vous savez, si l'industrie est dans l'état où elle est là aujourd'hui, c'est parce qu'ils ont décidés de la mondialisation, qu'ils ont mis en place des règles de mise en concurrence des peuples entre eux pour toujours gagner plus. Ils vont aller fabriquer là où il n'y a pas de normes écologiques et sociales pour vendre ici. On peut décider de mettre d'autres règles, mais pour cela il faut être majoritaire.
Et pour le tourisme, que proposez-vous ?
Il faut tout arrêter et prendre un moratoire sur le développement des stations, notamment en Tarentaise. Il faut stopper la gabegie actuelle, c'est du grand n'importe quoi. Il convient donc de se poser un moment et de réfléchir, parce qu'on fait aujourd'hui des choses qui vont avoir des conséquences dramatiques sur la vie des gens. Le développement anarchique et gigantesque des stations va poser des problèmes au niveau de l'eau, de l'agriculture et de la circulation.
Donc arrête tout et on réfléchit...
Il faut qu'on réoriente nos stations pour réintroduire du tourisme social. Aujourd'hui, les Savoyards ne peuvent même plus aller skier, les forfaits sont hors de prix. Ce n'est pas l'esprit qui animait les créateurs de ces stations, ils voulaient au contraire permettre à tous de skier. On peut aussi se poser des questions sur l'utilisation de l'eau pour faire de la neige à canon : est-ce que cela n'a pas une incidence sur l'agriculture ? Il n'y aurait pas ces belles stations s'il n'y avait pas eu des agriculteurs. De même, historiquement, s'il y avait pas eu d'industries, il n'y aurait plus d'agriculture en montagne car c'est l'usine qui a permis aux paysans d'acheter le tracteur... Et s'il n'y avait pas eu d'industrie, il n'y aurait pas eu non plus de tourisme. Ces trois activités sont étroitement liées en Tarentaise.
Et les services publics dans tout ça ?
Vous avez vu à la vitesse à laquelle vient de passer le train (ndlr : l'interview a été réalisée près de la gare SNCF de la Bâthie) ? Cela serait bien qu'un jour il s'arrête ici et qu'il ne serve pas qu'à emmener les touristes en Haute Tarentaise. C'est bien beau de parler d'écologie tous les jours, mais si on ne réfléchit pas à une autre politique des transports, cela ne sert à rien. Aujourd'hui, c'est quasi-impossible de se déplacer en train dans cette vallée. Il faut donner les moyens aux Savoyards de se déplacer dans de bonnes conditions avec des tarifs abordables. Je pense aussi à la production d'énergie : il faut nationaliser EDF et faire un grand pôle public de l'énergie avec GDF, Areva et Total afin de tout reprendre la main. Les barrages hydrauliques ne doivent pas être donnés au privé. Ce sont les Savoyards qui les ont construits, la nation qui les a payés. ET vous savez ce qu'ils vont en faire ? Du kilowatt rentable. Ce n'est pas normal.
Faudrait-il aussi en profiter pour décider de sortir du nucléaire ?
Aujourd'hui, les centrales existent. Le problème du démantèlement est posé et on n'a pas de solutions. Il est urgent d'avoir un service public pour gérer ces centrales, il faut bannir la notion de rentabilité. Par exemple, l'entretien des centrales est aujourd'hui fait par des boîtes d'intérimaires, ce n'est pas normal, cela augmente la probabilité d'un accident nucléaire. Il y a un réel problème avec le nucléaire, et moi je suis pour en sortir.
Pourtant, le parti politique qui vous soutient dans ces élections législatives n'est pas sur cette position.
Effectivement, on n’est pas tous d'accord sur le sujet au Front de Gauche et encore plus au Parti communiste. Mais personnellement, je suis pour une sortie du nucléaire.
Une sortie rapide ?
On ne peut pas se précipiter car il faut quand même continuer à produire de l'énergie, notamment pour l'industrie. Il faut mettre l'accent sur la recherche et la formation pour développer des moyens de production différents. Avec le Front de gauche, on propose un grand débat public là-dessus, avec un référendum à la clé pour les Français tranchent eux-mêmes.
Si vous étiez élus le 17 juin prochain, quel serait votre premier geste de député ?
Il faudrait faire une loi de justice sociale au sein de laquelle on engloberait tout : le revalorisation du Smic et des pensions, ainsi que l'amélioration du statut des salariés et du code du travail.
Et pour la Savoie ?
J'aimerais bien mettre en place une loi pour la suppression du travail du dimanche, une loi qui protège les salariés, pour que la grande bagarre des caissières du ED d’Albertville ne serve pas à rien. Dans la circonscription, il y a aussi le statut des saisonniers où il y a des choses à faire en urgence. Ce n'est pas normal de les laisser travailler dans leurs conditions actuelles. On a plusieurs exemples qui nous montrent qu'il faut réglementer les choses. Il faut mettre le code du travail là-haut, à 2000 m, parce qu'il a eu tendance à rester dans les vallées.
La 6e République que le Front de Gauche défend entend-elle donner davantage de pouvoir aux régions ?
La 6e République est une question piège pour moi, car mon engagement au Front de gauche n'y est pas lié. Ce qui est sûr, c'est qu'il faut essayer d'améliorer la démocratie, car aujourd'hui notre type de régime présidentiel ne fonctionne pas. Tout ce qui contribuerait à ramener la démocratie au plus près du peuple serait c'est une bonne chose.
Cela signifie que vous êtes favorables à la mise en place d’une région Savoie ?
Les départements tels qu'ils sont ne me posent pas de problèmes. J'ai peur qu’en créant des régions, on éloigne les prises de décisions des gens. Cela risque d'être un peu comme l'intercommunalité, dans le sens où tant qu'on avait des petites communes les gens décidaient. Alors qu'aujourd'hui on est noyé dans une intercommunalité où chaque commune à deux ou trois élus, donc on perd en démocratie. Il faut en rester aux communes et aux départements.
Pourtant, l'un des objectifs de la mise en place d'une région Savoie est de rapprocher les prises de décisions du territoire et de ses habitants, de renforcer la démocratie locale...
Il y a plein de sujets qui doivent se décider au niveau de la nation, la politique industrielle par exemple. Si on prend des décisions localement, il faut quand même qu'il y ait une cohérence. Quand vous m'expliquez les choses comme cela, je pense aux Savoisiens qui veulent tout garder. Pour eux, on a les barrages, le tourisme, ils sont à nous et on doit les garder pour les Savoyards. Mais c'est faux ! C'est l'Etat, c'est la collectivité qui les a construits. Je suis pour partager les richesses, pas pour le repli sur soit.
Mais la solidarité, le partage des richesses et la subsidiarité entre les territoires sont au coeur d'une organisation fédéraliste de la société composée de régions autonomes.
Ce n'est pas ce que je défends. On a besoin d'un Etat social qui joue pleinement son rôle pour répartir équitablement les richesses.
On compare parfois le Front de gauche et le Front national. Qu’en pensez-vous ?
J'en ai marre qu'on les assimile et je ne l'accepte pas. Vouloir que les jeunes puissent étudier, qu'ils aient un travail ; vouloir que nos anciens puissent vivre, que la société soit plus égalitaire ; vouloir ces choses là, ce n'est pas extrémiste. C'est être lucide, c'est même être de gauche.
Et que vous inspire les 20,72% des voix recueillis par Marine le Pen dans votre circonscription ?
Aujourd'hui, je crois que tout le monde sait qui est Marine Le Pen et ces idées. Mais là où j'ai un gros problème, c'est quand je vois des ouvriers voter pour le Front national.
Un certain nombre d'ouvriers de l'usine Rio Tinto de la Bâthie avec qui vous travaillez tous les jours ont du le faire…
Peut-être qu'il y en a qui ont voté Front national... et qui maintenant vont voter pour moi aux législatives. Le problème, c'est qu'il y a une inculture politique chez les gens. Ce n'est pas de leur faute, ils réfléchissent par rapport à ce qu'ils voient à la télévision. Je le vis tous les jours à l'usine. Il faut changer ça, redonner une conscience politique aux gens. Là, les choses pourraient changer, car on a jamais vu un veau voter pour un boucher. Quand un ouvrier vote pour le Front national, il se met un coup de pied au cul tout seul.
Que faire alors ?
Redonner des perspectives aux gens. Il faut changer les règles au niveau national et européen, répartir les richesses différemment, et puis espérer que les choses rentreront dans l'ordre... Sans oublier de voter pour moi bien sûr !
Entretien : Mikaël Chambru


Commentaires
petite photo éloquente ...
http://www.insee.fr/fr/insee_regions/rhone-alpes/themes/syntheses/lettre_analyses/01101/img/01101_RA_densite.gif
http://www.contribuables.org/wp-content/uploads/2008/03/monographie14_le_cout_reel_de_limmigration.pdf
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