Claude Comet entend bien régler son compte à Bernard Accoyer aux prochaines législatives. Entretien avec une femme devenue politique qui prône un autre rapport à la montagne en s’attaquant à un ours.
Il y a un peu plus de deux ans, Claude Comet co-signait dans La Voix des Allobroges une tribune appelant à une autre politique touristique en Savoie. Un appel direct à Europe Ecologie incitant cette formation qui venait de naître en réalisant un gros score aux élections européennes à faire de la Savoie une terre d’expérimentation pour un autre rapport à la montagne. Quelques mois plus tard, elle se retrouve à la tête de la liste Europe Ecologie en Haute-Savoie pour les élections régionales. Une entrée en matière qui se solde par un vrai succès, avec 20% des suffrages recueillis sur un département où les écologistes deviennent la 2ème force politique. Un beau début de nouvelle carrière pour cette femme qui a été journaliste et directrice de la Maison de Savoie, l’ « office du tourisme savoyard à Paris ». Tirant profit de son expérience pour revendiquer une politique touristique plus respectueuse de l’environnement et de la nouvelle donne climatique, elle est devenue la spécialiste de la montagne au Conseil régional.
Si la Voix a souhaité s’entretenir avec Claude Comet après l'avoir recroisé lors de la manifestation de St Julien contre les gaz de schiste (voir notre reportage), c’est que la voilà partie dans une nouvelle aventure. Elle a en effet décidé de s’attaquer à Bernard Accoyer aux prochaines élections législatives. Un choix très politique pour celle qui a réussi à se faire une place importante dans le paysage écologiste régional. Alors on a voulu comprendre un peu ses motivations, son rapport à la politique, à la région, à la Savoie. Et c’est une femme remontée à bloc pour rentrer dans le lard du président l’Assemblée nationale qui nous a répondu.
Claude Comet, que de chemin parcouru depuis ce jour où vous aviez co-signé un article dans La Voix des Allobroges. Vous voilà devenue une femme politique.
Je ne sais pas ce que c’est une femme politique, mais je suis heureuse du mandat que j’accomplis à la région où je suis en charge de la montagne et du tourisme. Quand on arrive de la société civile, du monde des actifs, on s’interroge. On se demande si on trouvera des marges de manœuvre pour entamer une transition alors qu’il y a déjà une stratégie pour la montagne. Mais oui, on les trouve, et c’est un mandat qui permet de faire des choses, par petites touches, avec la stratégie du colibri.
Quoi par exemple ?
Là, nous avons lancé « Montagne 2040 », une réflexion prospective où l’on va mettre autour de la table des ONG et des experts, mais aussi interroger les Rhônalpins pour savoir quelle montagne ils souhaitent, avec quelle utilisation des ressources. Cette réflexion va durer un an et elle doit permettre d’éclairer les politiques publiques.
2040, ça fait loin, surtout dans un contexte de crise sans précédent dont on se demande bien comment on va sortir. N’est-ce pas aujourd’hui qu’il faudrait entamer une transition pour une autre économie en montagne ?
Les politiques publiques mise en œuvre actuellement pour les massifs sont à l’horizon 2015-2020. C’est un peu juste pour changer maintenant leur tracé. Mais quand on voit l’ « appel pour nos montagnes » (voir notre reportage vidéo) qui vient d’être lancé, on se dit que la diversification est nécessaire. L’activité en montagne ne doit pas être uniquement touristique. Et si on ne lève pas le nez pour voir plus loin, on ne peut pas éclairer le présent.
Cet appel pour nos montagnes, il peut aussi laisser sur sa faim. Car au-delà des grandes déclarations dont on a maintenant l’habitude, on ne voit guère de solutions ou d’alternatives concrètes se mettre en place.
On entend peut-être ces discours depuis longtemps, mais c’est nouveau de demander aux gens la montagne qu’ils veulent. Y en a-t-il une autre à imaginer ? Les richesses de demain seront-elles celles d’aujourd’hui ? Il ne s’agit pas de tout casser, mais de s’interroger. Alors il y a encore bien sûr de grosses réticences à faire évoluer le modèle économique, mais on arrive à porter des interrogations que l’on ne pouvait pas évoquer avant. Et bien qu’il n’y ait pas de remise en question immédiate, au terme de notre travail de réflexion, on pourra revisiter la politique régionale en 2013. Les assises européennes de la montagne qui se tiendront à l’automne prochain à Chambéry seront d’ailleurs un moment clé. Une réflexion sur aujourd’hui est en cours, mais c’est aussi intéressant de voir plus loin et l’indication de 2040 est une manière de se donner un horizon pour s’adresser aux jeunes. C’est également une échelle qui se rapproche de 2050, une date évoquée pour la réduction des gaz à effet de serre.
Le Lyon-Turin ferroviaire est un autre projet à longue échéance, et ce depuis bien longtemps. Vous venez de vous abstenir avec les autres membres du groupe Europe Ecologie Les Verts lors du vote sur ce sujet à la région, alors que les écologistes ont longtemps soutenu ce projet. Pourquoi avoir changer d’avis ?
Car le Lyon-Turin lui-même a changé. Les Verts et Europe Ecologie sont fortement ancrés sur une politique ferroviaire pour le transport de fret. Mais alors que le Lyon-Turin était initialement pensé pour le fret, aujourd’hui, c’est le transport de voyageurs qui est privilégié.
A l’origine, le Lyon-Turin était déjà prévu pour les voyageurs…
Oui, mais le projet s’est vite orienté sur le fret, avec notamment les Verts qui poussaient en ce sens. Avec la candidature olympique d’Annecy 2018, on est revenu à un projet essentiellement voyageur. Alors le doublement de la voie Chambéry-Lyon est certes important, mais cela doit rester un projet fret. Or rien n’est fait dans le sens du fret. On reste sur du tout routier. Plus globalement, nous sommes pour une relocalisation de l’activité et pour éviter de véhiculer des marchandises sur de grandes distances. Mais là, on veut faire une infrastructure qui va couter des milliards d’euros alors qu’on n’a pas cessé de délaisser le fret ferroviaire. Il faut une vraie politique de fret avec des infrastructures pour cela, mais en France, rien n’a été prévu. On parle du tunnel mais on n’a pas travaillé sur l’amont. On reste sur du 100% routier, alors on dit qu’il faudrait déjà remettre les choses dans le bon ordre. Et en étudiant la situation du fret en Europe, nous cherchons des voies pour relocaliser la production. Nous travaillons aussi étroitement avec les Italiens qui ne veulent pas du tunnel de base dans leur vallée. Il faut donc écouter les gens, voir ce qui a été fait depuis cinq ans, et utiliser la voie du Mont Cenis qui est largement sous-utilisée.
Vous dites apprécier beaucoup votre travail à la région, qui serait selon vous le bon échelon pour traiter de l’aménagement du territoire, mais vous allez vous présenter aux législatives. Est-ce compatible ?
Si je suis élu députée, je renoncerais à la région car je suis, comme Europe Ecologie, pour le non-cumul des mandats. Pour ces législatives, il s’agit de se présenter contre Bernard Accoyer, le 3ème personnage de l’Etat, et surtout le clone de Sarkozy en Haute-Savoie. C’est un combat avec du sens et de l’envergure contre l’emprise de l’UMP et des modèles donnés depuis cinq ans et même plus. Des modèles destructeurs pour l’environnement et la solidarité, qui ne favorise que son clan, toujours les même. C’est profondément injuste.
A qui pensez-vous quand vous parlez de clan ?
Par exemple à l’arrivée de Charles Beigbeder à la tête d’Annecy 2018. C’était un arrangement entre amis. Le projet de Palais des Congrès est pour sa part une privatisation de l’espace public au bénéfice de ceux qui le construiront, alors que trois générations de maires avaient tenu à laisser accessibles les rives du lac. Accoyer est aussi celui qui a attaqué la loi littorale pour favoriser des intérêts privés au détriment du bien commun. Il incarne, comme le Président de la République, un système qui privilégie toujours une clientèle riche, pour l’intérêt de quelques-uns. Moi, je veux me battre pour les solidarités entre les classes sociales, entre les villes et la montagne ou entre les urbains et les agriculteurs. Et ceci dans un département qui n’avait pas de plan B en cas d’échec d’Annecy 2018. Il y a pourtant un potentiel exceptionnel, mais on reste dans la norme, dans le modèle le plus libéral où les entreprises sont vendues aux fonds de pensions et où on accorde des permis de forer pour les gaz de schiste, comme c’est le cas à Gex.
Vous avez l’air remontée et partie pour une campagne virulente voire agressive…
Je suis déterminée à mener une campagne forte. Il est temps de proposer une autre vision dans ce département et d’y développer le bien être en stoppant le bétonnage.
Serez-vous dans une circonscription réservée à Europe Ecologie du fait son accord avec le PS, comme ce sera le cas pour celles d’Aix-les-Bains et de Bonneville ?
Non, j’aurai un candidat PS face à moi. Je ne voulais pas aller dans une circonscription réservée mais face à Accoyer.
Vous vous retrouvez dans une élection nationale qui va sa tenir dans la foulée de la présidentielle. Or dans cette campagne, la dynamique ne va pas vraiment dans le sens d’Europe Ecologie quand on voit les intentions de vote d’Eva Joly.
Si on regarde les élections présidentielles, l’écologie disparaît à chaque fois au profit d’une bipolarisation ou de l’attente d’un homme providentiel. On attend trop celui qui viendrait comme le messie. Peut-être est-ce du à une nostalgie royaliste. Or nous prônons un partage de la gouvernance et une sixième république qui redonne sa place au parlement tout en réservant au président un rôle de garant de l’intérêt général, avec l’idée de regarder loin devant. Bref, les mauvais sondages d’Eva Joly ne sont pas très étonnants.
Depuis l’arrivée d’Europe Ecologie aux dernières européennes, les écologistes semblaient néanmoins avoir franchi un palier important en atteignant des scores proches de 20%, notamment dans les pays de Savoie. Et là, on retomberait pas loin de zéro…
Mais tandis que Sarkozy sort son slogan de la France forte, la seule qui parle vraiment de l’Europe, avec les difficultés auxquelles que cela renvoie, notamment la place de la finance, c’est Eva Joly. Et le seul avenir de la France, c’est l’Europe. C’est elle qui porte ça.
Reste que l’espoir suscité par Europe Ecologie est bien retombé.
Cela demeure néanmoins la seule idée neuve en politique au 21ème siècle. Et c’est un parti qui se préoccupe du long terme.
Cela ne l’empêche pas d’apparaître comme assez classiquement politicien, avec ses querelles internes, ses logiques d’appareil, ses accords électoraux avec le PS…
Non, je ne crois pas. Ce qui porte fondamentalement Europe Ecologie, c’est cette vision du long terme. Et nous sommes les seuls à parler vraiment de l’avenir, de l’Europe, du fédéralisme. Après, ce qui se passe au sein du parti, c’est effectivement une réflexion sur l’intérêt d’être candidat à la présidentielle. Et ce qui compte, c’est qu’Europe Ecologie soit à l’Assemblée nationale avec un groupe assez important. On voit bien qu’au niveau européen les écologistes font un travail énorme. A la région, avec plus de trente élus, on pèse, mais ce n’est pas encore le cas à l’Assemblée.
Vous pesez dans une certaine mesure, mais on ne voit pas grand-chose de conséquent émerger. Vous semblez contraints de faire des accords avec un PS qui ne se préoccupe pas trop des problématiques écologistes.
Tout le problème d’une négociation, c’est de voir si elle est respecté ou pas. En l’occurrence, l’accord avec le PS n’est pas mauvais même s’il est peut-être un peu empaillé sur le nucléaire.
Dernièrement, Thierry Billet, dont vous avez été assez proche, a rejoint François Bayrou en dénonçant l’échec d’Europe Ecologie. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Thierry Billet est quelqu’un d’intelligent qui a du charisme, mais il a toujours privilégié son propre intérêt et ce qu’il aimait faire plutôt que la logique d’un parti politique. Europe Ecologie lui avait demandé de ne pas siéger dans une majorité municipale proche de l’UMP (ndlr : Annecy). Après, à lui de choisir la voie qu’il veut. Il a été proche de Corinne Lepage en décembre, et maintenant il se retrouve avec Bayrou, un candidat qui a le vent en poupe et qui revient tous les cinq ans. A la différence de nous, Bayrou fait des résultats à la présidentielle alors qu’il a des scores désastreux aux autres élections.
En juin prochain, vous risquez quand même de vous retrouver face à un Thierry Billet investi par le MODEM aux législatives.
C’est possible, on verra. Mais le MODEM ne porte pas la transition écologiste, Bayrou ne parle pas de ça. Corine Lepage a essayé de le convertir, mais elle n’est y est pas arrivé.
Le MODEM se positionne en revanche au-delà de la droite et de la gauche, comme Corinne Lepage. C’est aussi ce qu’a pu défendre Daniel Cohn-Bendit, mais pas Europe Ecologie Les Verts qui s’affiche clairement à gauche. Vous qui pouvez être perçu comme étant à la droite d’Europe Ecologie, pensez-vous que l’écologie doit nécessairement être de gauche ?
L’écologie, elle est devant. C’est la seule qui prenne le sujet de l’avenir de la planète à bras-le-corps et qui ne prône pas la croissance à tout prix. Elle propose de refonder notre modèle de société. Maintenant, les écologistes font des alliances à gauche car elle est tout de même plus proche que la droite des valeurs humanistes qui sont les nôtres. Avant la droitisation extrême de l’UMP de ces dernières années, la différence n’était pas si nette. Après, pour faire changer la société, on peut attendre le grand soir ou alors prendre ça marche après marche et être présent partout. Cela passe forcément par des alliances si l’on pense que l’urgence n’est pas le succès de notre mouvement mais un changement de modèle.
Thierry Billet a accusé la composante savoyarde d’Europe Ecologie d’être noyauté par des indépendantistes savoisiens. Qu’en pensez-vous ?
Je ne crois pas que ce soit le cas. Comme ailleurs, le parti Europe Ecologie en Savoie et en Haute-Savoie est riche de personnalités très différentes. C’est une chance.
Ici, la particularité est la présence non pas d’indépendantistes mais de régionalistes, essentiellement par le biais d’un partenariat avec le Mouvement région Savoie. Ceci s’est notamment traduit par la réaffirmation d’une structure région Savoie différente de celle de Rhône-Alpes, à laquelle vous vous êtes opposée.
Je pense qu’il faut d’avantage d’attaches entre la région Savoie et Rhône-Alpes, car il y a des difficultés de liaison. Par exemple, les élus régionaux n’étaient pas au courant de la venue de Cécile Duflot à Chamonix cette semaine. Notre organisation est donc à affiner pour qu’il y ait plus de liens entre Savoie et Rhône-Alpes. Pas une tutelle, mais quelque chose qui fonctionne mieux.
Théoriquement, le programme d’Europe Ecologie, c’est pourtant de séparer la Savoie de Rhône-Alpes pour créer une nouvelle région, selon le principe du fédéralisme différencié. Eva Joly l’a redit l’été dernier.
Dans notre programme, nous sommes porteurs de l’idée qu’il faut revisiter les régions. Il faut mettre à bas la réforme territoriale de Sarkozy et renforcer le pouvoir des régions, en leur permettant effectivement de redéfinir leur périmètre. Europe Ecologie veut favoriser l’expérimentation et c’est dans ce cadre qu’il faut réfléchir à la région Savoie.
Qu’attendez-vous pour le faire ?
L’urgence n’est pas là, il faut d’abord en finir avec le pouvoir tel qu’il est depuis 5 ans.
Une autre vision de la région, c’est aussi une autre vision que la nation une et indivisible défendue aussi bien par Nicolas Sarkozy que François Hollande, Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon. Eva Joly a fait un discours qui allait loin dans ce sens, en appelant à une région Savoie mais aussi à des régions transfrontalière, par exemple en Catalogne. Voilà une position qui détonne, clairement européenne. Et en Rhône-Alpes, avec le cas savoyard qui est aussi doté d’une problématique transfrontalière, il y aurait clairement une expérimentation à mener. Mais rien n’est fait, rien n’est proposé par votre groupe au Conseil régional.
On a quand même pris une délibération sur les langues régionales… Mais il faudrait demander ça à Noël Communod ou à Lounès Belkacem. Ce sont ceux qui s’occupent de ces sujets. Et je ne crois pas que l’un d’eux ai porté au niveau du groupe le désir d’ouvrir un débat sur le fédéralisme différencié.
Donc vous êtes pour une certaine vision de la région, vous êtes dans une région qui pourrait être un lieu d’application typique du fédéralisme différencié, mais personne ne s’intéresserait vraiment à ça. Si le fédéralisme différencié est votre « philosophie », sa mise en pratique en Rhône-Alpes ne devrait pas dépendre uniquement de deux élus étiquetés régionalistes. Cela devrait intéresser tout le monde, non ?
Moi, autant je suis régionaliste pour Rhône-Alpes, autant je m’interroge sur la pertinence d’une région pour deux départements.
Le principe du fédéralisme différencié est justement que l’existence d’une région n’est pas une question de taille, mais de réalité géographique, culturelle et historique. D’où l’exemplarité de la Savoie.
Ce n’est pas ce qui me préoccupe en premier lieu…
Votre truc, c’est plus la montagne en 2040 ?
C’est voir comment on accompagne ces territoires touchés par le réchauffement vers une montagne ouverte doté d’un modèle économique moins prédateur. C’est faire du tourisme le fer de lance du développement durable. C’est aider les porteurs de projet innovants plus que les autres infrastructures. C’est avoir demain une montagne à vivre avec des agriculteurs qui puissent s’installer.
En tout cas, on sent que pour le moment, votre objectif est surtout de régler son compte à Bernard Accoyer. Vous croyez que vous pouvez le battre ?
Bien sûr, sinon pourquoi y aller ? Je vais faire une belle campagne pour faire basculer l’ours d’Annecy-le-Vieux.
Vous devez pourtant être plutôt du genre à vouloir préserver les ours…
Oui, c’est vrai, et d’ailleurs, je ne sais pas si c’est un ours. Mais je veux déstabiliser ce cacique qui n’a aucune vision. C’est l’homme du 20ème siècle, du tout routier, qui oppose l’économique et l’environnement. Moi, je serai la candidate du 21ème siècle.
Entretien : Antoine Foray


Commentaires
belle leçon d'humilité de la "candidate du 21ème siècle !
ratta u motéla ! (kifkif bourico)
Bonne route à Mme Comet.
Un ami
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