Fred a croisé la route de celui qui traverse la France à vélo pour rejoindre l’Elysée à son rythme décroissant : Clément Wittmann, candidat à la présidentielle. L’homme du virage de 2012 ?

Dimanche 6 mai 2012, il est 20h. Sur le plateau de France Télévision, David Pujadas se redresse et tente une posture qui se veut des plus solennelles : « Il est tout juste 20h, nous allons tout de suite découvrir le visage du nouveau président… et c’est Clément Wittmann, qui est élu Président de la République avec 53,4 % des voix… » Ce qui paraissait impensable il y a encore deux semaines s’est produit. L’écologiste du Parti de la décroissance devance largement la candidate du Front National, Marine Le Pen. Sur les écrans, l’image du vainqueur, le visage barré d’un sourire énorme, laisse la France médusée, partagée entre espoirs fous et gros coup de flip postélectoral. Ça fait rêver. Et Clément Wittmann a beau claironner dans son clip de campagne qu’il n’y pense pas en se rasant, faut bien avouer que ça aurait une sacrée gueule, un président décroissant.


Objecteur de croissance

Retour en 2011. En attendant de revêtir un costume sombre et de se parer du grand collier de la Légion d’honneur, c’est dans la chaleur accablante de cette fin du mois d’août, en bermudas, polo et sandalettes, que nous retrouvons notre futur chef d’état. Wittmann nous reçoit dans la maison d’un sympathisant, plantée au milieu d’un lotissement en banlieue d’Aix-les-Bains. Pendant que la maîtresse des lieux installe les verres, une bouteille de Pulco citron et un paquet de cacahuètes Marque repère, notre décroissant - qui se définit comme un objecteur de croissance, pacifiste et écologiste - termine de checker ses mails. Clément Wittman a le visage avenant, la barbe foisonnante, l’œil bleu qui frise, les quelques cheveux qui lui reste qui frisent aussi, un sourire quasi-permanent et une pointe d’accent lorrain à peine audible. Il a le timbre de voix grave de ceux qu’on écoute quand ils parlent. 

De Clément Wittmann émane une bonhomie naturelle. Un je-ne-sais-quoi de rassurant. Alors que Martine Aubry, François Hollande ou encore Hervé Morin, battent le pavé avignonnais, sillonnent les plages Basques ou les festivals de musiques de tous poils, lui est en Savoie pour engranger le maximum de signatures de soutien à sa candidature. Les fameuses 500 signatures d’élus, indispensables pour boucler le dossier de tout prétendant à la présidentielle. Le 10 mai dernier, ce charpentier de métier partait de Massy-la-Martine, à quelques encablures de Macon, pour un périple de près d’un an à travers la France. Il a prévu de la parcourir dans tous les sens jusqu’en avril 2012, en… vélo. Pas question de bousiller l’écosystème, même pour la bonne cause.

A la pêche aux signatures

C’est donc à la force du jarret qu’il ira à la pêche aux signatures. Un parcours imaginé au début comme un véritable tour du France, avant de se résigner à courir les régions au gré des soutiens à récolter. « J’ai des collectifs qui travaillent sur place en amont. Et quand je sens que ça en vaut la peine, je débarque pour conclure le boulot », annonce-t-il une fois redescendu de la sphère internet. Peu avant son départ, lui qui avoue sans mal s’aider parfois du train pour rejoindre des terres par trop éloignées, a tout simplement vendu sa maison pour financer son aventure. Après ça, difficile de mettre en doute son intégrité et sa détermination. On lui demande comment se passe ses heures de selle. « Le 15 août, je pédalais sur la nationale entre Annecy et Chambéry en compagnie de Vincent Cheynet (ndlr : le rédacteur en chef du journal La décroissance). Tous les magasins étaient ouverts, c’était super ! » Puis conclut d’une pointe d’ironie très anticonsumériste : « Du coup, on a fait le plein. On a acheté des matelas, des lits, une armoire normande. »

L’humour caustique cache souvent une forme de détermination qu’on a du mal à contenir. Cet homme est déterminé. Et ça ne date pas d’hier. 1981, Clément Wittmann a 20 ans. Ce fils d’un mécanicien auto et d’une mère au foyer, élevé à Fénétrange - « une ville moyenne de Lorraine dans ce qu’on appelle le Piémont Vosgien » -, sort d’une enfance où il n’aimait rien de tel que de filer chez ses grands-parents, paysans, aux moindres vacances venues. Déjà profondément antimilitariste, il esquive le service militaire sous les drapeaux et passe deux ans comme objecteur de conscience au cœur des Cévennes. Il y est chargé du recensement ainsi que de la protection et de la réintroduction des rapaces. « J’ai appris à observer la nature. Et aujourd’hui encore mon regard sur l’environnement est celui d’un naturaliste. » Un séjour qui lui forgera également la conviction que l’homo-sapiens est une espèce hautement destructrice, et qu’il est grand temps d’agir.

Des Verts à La Décroissance

En 1984, il prend sa carte chez les Verts de Moselle. Il y restera 22 ans, une époque pas forcément formidable. « Au début, c’était la période René Dumont. J’y ai vu de vrais pacifistes et des hommes convaincus, mais, après, quand ils ont commencé à faire des scores dans les scrutins, ils ont basculé… » Il les voit tous passer. Lalonde, Cochet, Lipietz et, en 1997, c’est la consécration pour les écolos : Dominique Voynet entre au gouvernement Jospin, comme ministre de l’environnement. « Moi, je me demandais surtout comment on pouvait s’accoquiner avec le PS qui fait partout l’apologie de la croissance. Et puis, Voynet a quand même signé de ces trucs… C’est pas possible. »

Dès lors, Wittmann reste encarté chez les verts, mais il prend ses distances avec leurs visions de l’écologie. Et en 2006 finit par sauter le pas de la décroissance, découverte notamment dans les années 80 lors de colloques animés par François Partant, l’économiste repenti de la finance internationale, ou, plus récemment, à travers le journal La décroissance. Aujourd’hui, celui qui affirme qu’on ne peut pas sortir du désastre écologique sans adopter le projet de la décroissance, porte un regard sans concession sur son ancienne famille politique. « Faut dire la vérité aux gens, faut arrêter de parler d’éoliennes ou de panneaux solaires. Si on ne leur dit pas qu’il y a un sérieux problème, alors c’est qu’on agit comme des agents immobiliers qui tentent de nous vendre leurs machins. A la rigueur, Eva Joly est moins pire que Nicolas Hulot. Mais, quand on voit qu’elle a longtemps hésité entre le Modem et Europe Ecologie, que c’est Cohn-Bendit qui est allé la chercher, ça ne démontre pas une conviction incroyable. »

Il dit aussi que « les Verts (sic) pensent que la décroissance est un projet contre-productif », puis prend une gorgée de Pulco citron. Son grand projet à lui, c’est la fin de l’idéologie de la croissance. Ce « toujours plus » qui nous donne le rythme, nous pousse à garder la cadence, cette fuite en avant. Ou comme il le définit, avec ses mots à lui, « cette Barbarie. » Une ligne politique qui a le mérite d’être clair, sans ambiguïté et d’où découle l’essentiel de son programme.

« Finie l’oligarchie ! »

Outre une lutte sans merci contre le capitalisme et la cohorte de plans de développement qui s’y attache, il met en avant une loi, qualifiée « d’urgente », sur l’orientation rurale. Loi qui doit lutter contre la désertification en campagne, rééquilibrer le rapport urbain/rural, et permettre le redéveloppement des services publics dans les zones les moins peuplées. Le tout afin de favoriser un retour massif à la terre. Il appelle également à un désarmement rapide et total, et à la redistribution du budget militaire dans les services publics. Côté institutions, il demande la suppression pur et simple du Sénat : « ce deuxième parlement qui n’est qu’un refuge pour les hommes politiques écartés de la vie publique par leurs électeurs » (comprendre une maison de retraite dorée pour politicards). Les tout fraîchement élus sénateurs apprécieront… Le décroissant veut aussi supprimer les conseils généraux, et réclame surtout une répartition équitable des décisions politiques entre les différentes couches sociales. « Nous devons reprendre en mains notre destinée politique, finie l’oligarchie ! », proclame Wittmann. Au niveau international, il souhaite en finir avec le FMI et la Banque Mondiale, tous deux accusés d’accroître les inégalités et de favoriser un système « obsédé » par l’argent. Il demande une réforme complète de l’aide au développement pour les pays du sud. Il tient également à s’attaquer aux gros groupes d’hypermarchés. « La grande distribution représente le parfait cas d’école d’un ultra-capitalisme centralisateur, confiscateur et dominateur. » Michel Edouard Leclerc, bien le bonjour… Enfin, l’instauration d’un RMA (Revenu Maximal Admissible). « On peut raisonnablement le fixer à 15 fois le Smic », estime le décroissant. Soit tout de même près de 17 000 Euros par mois, pas de quoi finir à la soupe populaire.

On lui demande qu'elle serait en fait sa première grande réforme s’il était élu ? « Arrêter tous les travaux autoroutiers, l’élargissement des routes, toute cette politique de grands travaux génératrice de CO2. Développer en revanche le réseau ferroviaire, le train-vélo. » Et la deuxième ? Il hésite un peu.  « S’engager sur un processus de transmission. Des formations et des forums sur la traction animale. » Il nous parle de préparer le dernier baril, de redonner un sens au « truc ». « Aujourd’hui, les gens sont prêts à tout pour avoir du boulot. Etre camionneur, ouvrier d’usine, on peut bousiller sa propre planète, fabriquer des armes… Personne ne pense aux conséquences. Nous, on veut réfléchir à une fin programmée des ressources, un retour à la terre. » On peut penser le projet fantaisiste, et il n’est pas dit qu’il soit au final plus réaliste que le prochain plan de sortie de crise qu’on nous vendra. On peut aussi le trouver utopique, mais il l’est peut être bien moins que de penser qu’il est encore possible d’éviter la faillite de la Grèce.

Côté culture, ça ne devrait pas plaire à tout monde, car on risque de trouver les soirées un peu longues sous l’ère décroissante. Pas de télé, bien sûr, la fin des cinés multiplexes et, quand on lui parle de réduction des coûts d’accès à la culture, il répond : « Mon grand père ne s’ennuyait jamais » (sic). Ou encore : «  Ils trouvent que c’est trop cher, mais ils vont en vacances à Djerba. » (re-sic) On ne saura jamais qui sont ces « ils »… 

Le temps de l'action

En attendant de mettre tout ça sur pied, il essayera tout de même de faire mieux que la dernière tentative des décroissants, quand en 2002 ils n’avaient même pas franchi le seuil des deux cents soutiens d’élus sous la houlette du pourtant charismatique Pierre Rahbi. Pas forcément l’exemple à suivre selon notre candidat : « Il m’a appelé et m’a dit : c’est très bien ce que tu fais. Mais, pour moi, c’est plus un spirituel, un gourou. Il est dans la réflexion, le new-age, genre « on est tous des gentils. » Laissant clairement apparaître les dissensions qui animent les décroissants entre les tendances plus ou moins jusqu’au-boutistes. Ceux qui veulent s’investir en politique et ceux qui pensent que ça ne sert à rien, ceux qui se veulent à gauche et ceux qui se disent au-delà des clivages politiques. Il y a même les anti-journal La décroissance et son chef Vincent Cheynet. Quant à Pierre Rabhi, l’agriculteur philosophe, il est accusé d’être trop proche de Nicolas Hulot, et donc vendu, depuis l’écriture d’un livre cosigné avec la star télé. Enfin, il y a le cas de Paul Aries, qui avait un temps envisagé de lancer sa candidature pour 2012, avant d’y renoncer, tout en refusant de soutenir Wittmann, préférant faire campagne pour la décroissance, mais sans candidat. 

Un imbroglio et des guéguerres intestines qui font mauvais genre chez les pacifistes de la décroissance, et qui ont poussé début septembre le Parti de l’escargot à mettre les choses au point dans une lettre ouverte, appelant au regroupement et au soutien derrière le candidat Wittmann. Ce dernier serait plutôt dans le camp de ceux qui ont envie de passer aux choses sérieuses. La « branche dure » du mouvement. Lui préfère parler de détermination, rappeler qu’il n’y a pas de temps à perdre, que la société, le monde, court à sa perte et que nos heures sont comptées. « Pour moi, c’est le temps de l’action qui prime. » 

Les plus mauvais communicants du monde

Pour l’heure, il n’a récolté que quatre-vingt des précieuses signatures. Et encore, ce ne sont que des promesses de soutien. Combien d’entre elles se perdront en route sous la pression des politiques en place ? Clément Wittmann n’est pas dupe : « Un mec un peu influençable, peut retirer sa signature ». Il dénonce « un système quasi-mafieux où tout est verrouilléC’est une atteinte supplémentaire à la liberté d’expression qui est déjà bien entamée ». Il rêve d’un président tiré au sort parmi les prétendants. Il rêve. Et pointe du doigt les médias qui considèrent le Parti de la décroissance comme un « petit parti ». « Pourquoi, moi, j’aurais moins de temps de parole que François Hollande ? » Il est vrai qu’au-delà des querelles internes, ce dont souffre réellement les décroissants, c’est d’un manque récurrent de visibilité. Paradoxe, à l’heure où la plupart de leurs idées vont dans le sens de ce que beaucoup - écœurés par le productivisme, rincés par le mythe du développement - réclament. Pourtant, la décroissance reste un concept totalement inconnu du grand public. Quant au Parti de la décroissance, il pourrait tout simplement être honoré du titre de plus mauvais communicant au monde. Wittmann rechigne à l’avouer. Nous dit que les choses vont changer, nous parle d’actions à venir. On attend de voir.

D’une certaine manière, Clément Wittmann nous fait penser à un de ces écologistes allemands des années 1970, qui se présentaient au Bundestag pieds nus. En avance d’une bonne vingtaine d’années sur son époque, il nous crie qu’il y a urgence, insiste. Il a sans doute raison, au moins en partie, mais personne ne l’écoute, ou si peu. Les hommes de sa trempe sont souvent considérés comme des persifleurs, des originaux ou de dangereux radicaux. Et encore, quand ils sont considérés… Au milieu du marasme ambiant dans lequel nous baignons tous, ils pourraient pourtant bien apporter une partie de la solution. Une issue salvatrice pour nos sociétés à la dérive.

Déterminé

Et puis, soudain, au détour d’une phrase, de manière impromptue, il lance : « Sarkozy nous prend pour des terroristes. » Il sourit. Il sourit encore. On lui rend son sourire. Ses yeux pétillent. Sur la table, le paquet de cacahuètes est resté intact, Clément Wittmann n’a pas daigné y toucher. On le laisse filer sur Albertville (en voiture cette fois) où il donnera ce soir un meeting. Sont attendues plusieurs centaines de personnes. Pas de stress apparent, pas de tenue particulière, il ira tel quel, sans chi-chi, au naturel.

La course contre la montre de Clément Wittmann pour 2012 a plus de chance de se terminer un soir d’avril prochain dans un bar paumé de la Creuse à noyer son manque de paraphes dans la vinasse locale qu’au soir du 6 mai sur le perron de l’Elysée. Il en est conscient. Mais, malgré tout il retourne au combat.  Et avant de prendre congé, il nous laisse ce petit message à l’attention des automobilistes qui croiseraient sa route lors de son périple : « Quand je roule, je ne serre pas à droite, et quand on me double, je ne m’écarte pas. Pourquoi ce serait à moi de me pousser ? » Déterminé on vous dit. Au moins, vous serez prévenus.

Frédéric Delville


Plus d’infos sur le site officiel de Clément Wittmann : www.clementwittmann2012.fr

Et sur le site du Parti de la décroissance : www.partipourladecroissance.net

 

Commentaires  

 
+5 #5 doyon jean-philippe 14-10-2011 14:45
Des croissants des croissants! En voilà un bon homme qui a de la brioche, gonflé à bloc pour nous inciter à vivre plus léger. Merci Fred pour cette rencontre. Marre du festival de la Rose de ces derniers jours, avant de voir Fanfan la Tulipe de Hollande pencher à tribord en criant Babord du haut de son trône, cela fait du bien de lire la voix! a très vite
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+1 #4 la voue 04-10-2011 13:46
décidément, merci aussi.
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+2 #3 Thomas2 04-10-2011 09:13
Bon article, mais une faute sur le nom de Clément Wittmann dans l'en-tête)
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+2 #2 La Voué 01-10-2011 13:08
Merci c'est corrigé.
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+4 #1 Thomas 30-09-2011 16:21
2 erreurs de typo se sont glissées dans les liens ; voici les bons :
- www.clementwittmann2012.fr/
- www.partipourladecroissance.net/
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