L'architecte Laurent Chappis vient de décéder. La Voix republie en guise d'hommage un article qu'il nous avait inspiré sur une montagne savoyarde devenue le plus grand parc d'attraction d'Europe.

« J’ai connu la montagne d’avant guerre, intacte, immaculée. J’y ai peiné et souffert pour la découvrir. Rude apprentissage. Monter toujours plus haut, s’accrocher au rocher, enfoncer son piolet dans la glace. Laisser sa légère trace solitaire sur la neige vierge. Cette montagne m’a opposé sa rudesse, ses contraintes, ses dangers. Mais elle m’a aussi dispensé ses fascinantes et fabuleuses richesses. Et puis, un jour, au milieu du vingtième siècle, l’harmonie s’écroule. Le pas est franchi. S’ouvre alors l’ère de la montagne "Terrain de jeu de l’Europe". Mus par des motivations dissemblables, affichées ou inavouées, des responsables politiques, des financiers, des ingénieurs, des urbanistes, des architectes s’en emparent. Débute ainsi l’ère de la "Montagne domestiquée". » Laurent Chappis est l’auteur de ces lignes, extraites d’une conférence tenue en 1996. Il était l’architecte qui a conçu la première station française moderne, Courchevel. L’homme a travaillé sur de nombreux projets qui ont abouti à transformer l’univers montagnard, en France et à l’étranger. Mais depuis quarante ans, il déchantait.

L’aménagement harmonieux qu’il avait envisagé s’était transformé en équipement de masse. Pour le plus grand plaisir des touristes qui débarquent en cette période de vacance par centaines de milliers dans nos stations rutilantes. Alors l’urbaniste poète se remémorerait cette nature sauvage qu’il a tant aimée. A une époque où sa chère montagne savoyarde n’était pas encore devenue Disnoworld.


Le leader de notre économie

Pour le quadra que je suis, cette montagne bénie par Laurent Chappis semble issue d’un autre monde. Enfant des stations, de cet or blanc qui fait vivre beaucoup de mes proches, j’ai grandi au milieu de visiteurs endoudounés. Je ne m’en porte pas forcément plus mal. Les pays de Savoie non plus, si l’on en croit l'ex député Michel Bouvard. « Le tourisme nous a d’abord apporté des emplois et des ressources. La moitié du PIB du département de la Savoie en est aujourd’hui issue. Sans cette activité, nous aurions dû subir la baisse de l’emploi industriel comme tant d’autres régions. Alors que là, notre taux de chômage est en dessous de la moyenne nationale. » Au-delà des stations, le tourisme profite aux secteurs du bâtiment, de l’équipement ou de l’électronique appliquée à la gestion des domaines skiables. Il a aussi permis à l’agriculture de se développer en contribuant à ce que nos vins et nos fromages obtiennent des AOC. « S’il n’y avait pas eu le tourisme, relève Pierre Préau, universitaire et co-auteur de l’Encyclopédie de Haute-Savoie, les gens auraient sans doute fait autre chose, mais il n’y aurait pas eu cet impact. Les hommes font du fric là où ils le peuvent et n’oublions pas que l’accueil touristique est traditionnel en Savoie. Cela a démarré avec les cures thermales et les séjours en montagnes qui existaient déjà en 1850. Cent ans plus tard, nous sommes passés d’un complément limité à un aspect leader de notre économie. »

Le plan neige

En Tarentaise, l’activité touristique est même quasi-unique. Mais c’était ça ou mourir, comme le laissait entendre le maire d’Aime en 1959. « Nous habitons une région privilégiée où il fait bon vivre, déclarait le docteur Borrione. Et pourtant, la vie s’étiole. Notre bonheur n’est qu’apparent et la misère se cache dans nombre de nos villages. Nos communes se dépeuplent. Nous allons tout doucement vers l’agonie. » Aujourd’hui, le percepteur de Moutier est l’un des plus prospères de France grâce à une concentration de mega-stations unique au monde. Travaillant pour la plupart dans ou autour de ces stations, les Tarins en profitent, même si la majorité des recettes ne rentre pas dans leurs poches. « En Savoie du sud, les communautés locales étaient incapables de gérer seuls leur domaine, rappelle Pierre Préau. Elles ont dû déléguer l’aménagement de leur montagne à des promoteurs. Ce ne fut pas le cas en Savoie du nord où les gens sont restés maître de leur destin. » Est-ce pour cela que la Haute-Savoie compte très peu de stations bâties de toutes pièces ? Sans doute pour une part, mais ce n’est pas la seule raison. « La Haute-Savoie avait une armature de stations plus nombreuse et plus ancienne, rappelle Michel Bouvard. Mais c’est en Savoie que le plan neige a été lancé dans les années 70 sur une initiative de l’Etat. Le tourisme se développait et la France avait vocation à devenir la première destination. En même temps qu’on construisait la Grande Motte, on faisait les Ménuires. » Et Laurent Chappis commençait à pleurer sa bien aimée.

Une Savoie attractive


Si le boom du tourisme des années 70 a conduit au bétonnage de nos montagnes, il est allé de pair avec une multiplication de métiers saisonniers. Il en faut du monde pour accueillir les quelques 500 000 touristes qui se trouvent en ce moment même dans les stations des pays de Savoie. Lors d'un Festival International des Métiers de la Montagne qui s'est tenu à Chambéry, la plupart de ces métiers étaient représentés. En se promenant dans les allées, on pouvait apprendre que la demande de saisonniers a du mal à être satisfaite, surtout pour des emplois qualifiés tels que pisteur ou conducteur de ratrak. Une responsable de l’ANPE d’Albertville nous expliquait aussi que « sur les 11 000 offres d’emploi annuel de l’agence, 8 à 9000 sont saisonnières. On procède à des recrutements nationaux et beaucoup d’offres sont saisies par des gens du Nord ou d’ailleurs. La Savoie est très attractive. » Même si la vie trépidante du saisonnier peut avoir son revers de la médaille, des conditions de logements parfois très vétustes qui constituaient alors le sujet central du festival. C’est que vivre en montagne coûte cher. Les visiteurs français, mais surtout anglais, allemands, hollandais, belges quand ce ne sont pas des Russes aux poches pleines de liasses accompagnés de filles aguichantes, ont contribué à une escalade des prix. Et l’accès à la montagne est devenu difficile pour de très nombreux savoyards.

Des parcs allobroges hors de prix

Alors que les péages d’autoroute atteignent leurs pics annuels, tels les vaches tarines scrutant les trains défiler, les locaux ont de plus en plus tendance à regarder les touristes se diriger vers des stations devenues inabordables. Et l’on ne parle pas d’acheter un appartement. Juste d’aller passer un moment sur les pistes. « Le coût d’un séjour à la neige est un vrai problème, confie Michel Bouvard. Les tarifs peuvent être prohibitifs. » Dans les grandes stations de Tarentaise, un forfait journée peut coûter aux alentours de 5O euros, assurance comprise. C’est plus cher qu’une entrée à Disneyland Paris. Les Savoyards devraient pouvoir bénéficier de tarifs préférentiels. « C’est interdit par Bruxelles, explique Michel Bouvard. Il faut pourtant que la montagne soit accessible. Cela reste possible dans certaines stations, notamment en Maurienne. Mais le département ne peut imposer des tarifs que là où il est exploitant. » Et ce n’est pas la Compagnie des Alpes qui va nous faire une fleur, elle qui détient la moitié des sociétés de remontées mécaniques de Tarentaise et gère nos domaines skiables avec le même soucis de rentabilité que son Parc Astérix. Ses meilleurs résultats se font d’ailleurs sans doute dans ses parcs allobroges.


Service public ou service du public ?

Pourtant, d’après Roland Didier, qui était directeur de la branche montagne de la Compagnie des Alpes, « l’exploitation des domaines skiables est considérée comme un service public ». Cela semble logique, d’autant plus que la fondatrice et principale actionnaire de la CDA est la très publique Caisse des Dépôts et Consignations. Mais le moins que l’on puisse dire est que l’activité est rentable. Avec un chiffre d’affaire montagnard de 393 millions d’euros dégageant un résultat opérationnel de 66 millions en 2013, la CDA doit faire rêver les autres prestataires de service public français. « Nous avons la prétention d’avoir une société plutôt bien gérée », déclarait Roland Didier avant de nous donner la véritable mission de la CDA : « offrir un service toujours amélioré à nos clients ». Voilà qui est plus clair, c’est un service au public. Et pas forcément celui du coin puisque depuis maintenant des années, l’objectif de la CDA est d’attirer une clientèle étrangère, le marché français étant « mature », pour ne pas dire saturé. pour cela, la CDA a par exemple mis en place en 2004 le Vanoise Express, un gigantesque téléphérique reliant les domaines de La Plagne et des Arcs dans un nouvel espace intitulé Paradiski. Un septième ciel un tantinet artificiel destiné à concurrencer les 3 Vallées, « Le plus grand domaine skiable du monde », et l’espace Killy Tignes-Val d’Isère, « Le plus beau domaine skiable du monde ». La Tarentaise est vraiment vernie. Et bien quadrillée par les pylones les plus high-tech de la planète.

Construction massive

Laurent Chappis déplorait que la ruée vers l’or blanc se soit faite chez nous d’une manière brutale et massive. Et quand on regardait avec lui les domaines skiables envisageables des différents pays alpins, on constatait qu’en Savoie, quasiment tout a été pris. « En Italie, confiait l’architecte, j’ai travaillé sur vingt projets. Seulement deux se sont réalisés car les autorités souhaitaient garder des terrains vierges. Mais en France, les dix projets pour lesquels on m’a consulté ont abouti. La plupart sans moi car je ne les cautionnais plus. » Cette manie de construire toujours plus dans les montagnes est tenace. Et elle ne touche pas que la Tarentaise puisque les stations villages de Haute-Savoie approchent également du trop plein. « L’ancien préfet tirait déjà la sonnette d’alarme, déclarait Pierre Goy, commerçant à la Clusaz. Il y a saturation, les gens veulent construire partout de manière anarchique et éparpillée. Il y a un impact visuel désastreux. Et puis on entre dans un cercle vicieux. Avec plus de gens, il faut de nouvelles pistes et plus d’eau pour les canons à neige. Alors on rentabilise en construisant à nouveau, y compris sur des zones dangereuses où la terre est instable. Il faudrait déjà commencer par interdire de construire sur des pentes supérieures à 40°. »  

La nature reprendra-t-elle ses droits ?


Dans un café d’Aime, un gars du pays va encore plus loin et joue les cassandres. « D’ici dix ans, il n’y aura plus rien ici (ndlr: ouf, on y est presque et la prophétie ne s'est pas encore réalisé), comme en Asie après le Tsunami. Le plan d’occupation des sols a été utilisé au maximum. Il va y avoir des éboulements car la nature reprend ses droits. L’homme veut tellement profiter d’elle qu’elle va se venger. » Un discours qui n’était pas celui tenue à la Maison de Savoie. Dans cette structure chargée de promouvoir l’activité touristique de nos deux départements, la responsable nous avait confié qu’« il est obligatoire de faire venir plus de monde. Ceux qui disent le contraire, c’est les mêmes qui déclarent que le développement tue l’environnement ». Elle pensait à nous, ou bien ?  Il est pourtant évident que le développement a contribué à détruire l’environnement. Mais cela serait terminé, nous assurait-on à la Maison de Savoie… « Aujourd’hui, on est dans le développement durable, pas dans les années 60. On parle de l’esprit des lieux, de l’identité de ces départements rattachés à la France tardivement. Avec sa cuisine particulière, ses cépages. »


Le lot des sociétés modernes

Dans la brochure de la Maison de Savoie, on parlait même de zen attitude et de respect d’une nature que les promoteurs des années 1970 pensaient surtout à exploiter. Exactement ce que demande aujourd’hui les touristes dont certains me parlaient dernièrement de « scandales architecturaux » découverts dans nos stations. Les mêmes qui confiaient ne pas vouloir venir en février : « On fait la queue toute l’année à Paris, on n’a pas envie de la faire en vacance. Mais on est parfois obligé. Le tourisme de masse, c’est le lot des sociétés modernes. » Eh oui, et les stations de Savoie sont avant tout le reflet de notre société du loisir. Faite pour un homme formaté par la modernité qui n’y recherche plus la rudesse et l’expérience ultime que traquait Laurent Chappis, mais la détente en toute sécurité que lui propose la Compagnie des Alpes. Après, cela ne nous empêche pas d'oublier les pistes en allant dans des coins véritablement paradisiaques que vous n’avez qu’à trouver. Ils existent encore. Alors au final, on a quand même de la chance. Le terrain de jeu de l’Europe se situe chez nous. Et s'il convient de ne pas oublier la parole de l'anarchitecte de la montagne pour ne pas renouveler les erreurs du passé en succombant encore à la folie des grandeurs, nos cimes gardent tout de même une autre gueule qu’un Disneyland en carton pâte.

Brice Perrier


Article publié dans le n°1 de la VDA (février 2005)


 

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