Alors que les demandes de permis de construire ont été déposées, la découverte d'une plante protégée sur les futures pistes de ski pourrait faire capoter le projet de liaison Saint-Gervais - Les Contamines.

En janvier dernier, tout laissait croire que le projet de liaison des domaines skiables de Saint-Gervais et des Contamines par les crêtes du Mont Joly (voir notre article) allait être réalisé d'ici 2013. La publication au Journal officiel des décrets d'application de la loi Grenelle 2 tant attendus par les opposants (voir notre article) se faisait finalement pas obstacle à ce que le business de l'or blanc puisse s'emparer du dernier espace vierge d'aménagements touristiques dans le secteur. La raison ? Il suffisait que le Syndicat d’aménagement intercommunal du Mont Joly (SAIM) débute les travaux avant le 1er juin prochain, date d'entrée en vigueur de ces décrets, pour éviter la procédure contraignante d'une enquête publique (voir notre article). Le 25 avril, les demandes de permis de construire ont été déposées. Mais la découverte de la fétuque jolie, une plante protégée se trouvant bien malgré elle sur les futures pistes de ski, pourrait bien sauver le Mont Joly.


Statu quo entre les pros et les antis

Après avoir fait réaliser des études d'impact, la SAIM optait en décembre dernier pour la création d'un télésiège entre la gare supérieure de celui du Mont Joly et les ruines de la Combaz – situées en dessous de la tête du même nom –, une dépose sur la crête pour les skieurs en provenance de Saint-Gervais ainsi que deux pistes de liaison de six mètres de large, empruntant une grande partie de la crête entre le Véleray et le Mont Joly (voir la photo ci-dessus). « C'est la version la plus minimaliste possible de ce qu'on pouvait faire. C'est un projet particulièrement respectueux de tout ce qu'on peut respecter », affirmait à l'époque Jean-Marc Peillex, maire de Saint-Gervais et président du SAIMJ. Un point de vue que ne partage toujours pas, cinq mois plus tard, Laurence Mathey de l'Association pour la Sauvegarde du Massif du Mont-Joly (ASMMJ) : « Il va y avoir des terrassements importants, une arête arasée, décorée de ferraille et de "filets dissuasifs", des tranchées sous la tête de la Combaz avec des grillages renforcés, trois gazex et quelques points de tir. C'est abominable ce qu'ils veulent faire, ils vont saccager l'ensemble du site ! » Bref, c'est toujours le statut quo entre les pro et les anti sur les conséquences environnementales de cette liaison.


La fétuque jolie

Là où la donne change en revanche, c'est que l'étude d'impact fait apparaître que deux futures pistes de ski (voir le photo-montage ci-dessus) traversent des terrains où pousse une espèce végétale protégée, la fétuque jolie. Un genre de graminées assez commun que l’on croise l'été dans les alpages du Mont Joly. « On l'a appris courant janvier alors que Jean-Marc Peillex en avait connaissance depuis un an et l'a délibérément caché quand il a présenté publiquement le projet en décembre dernier. Cette découverte a été une très bonne surprise pour nous, car cette plante bloque le chantier tant que le Préfet de région n'a pas autorisé sa destruction », se réjouit Laurence Mathey. De quoi effectivement relancer la dynamique contestataire, d'autant plus que pour que cet avis favorable soit donné, il faut que l'espèce ne soit pas mise en danger – elle n'est présente que dans l'Ain, la Haute-Savoie et le Jura selon l'Inventaire national du patrimoine naturel -, que le projet en question soit d'intérêt public et majeur et qu'il n'y ait pas de solution alternative. Or, poursuit-elle, « l’intérêt de cette liaison n'est nullement démontré, aucune étude économique n’ a été faite et, en plus, les alternatives existent via les liaisons par bus ». Une argumentation que conteste depuis un an Jean-Marc Peillex, estimant au contraire que ce projet de liaison est toujours indispensable pour la survie des Contamines (voir notre article). L'ASMMJ a tout de même écrit au Préfet, à la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dréal), au Conseil national de protection de la nature (CNPN) et au Ministère de l'environnement afin de faire valoir son point de vue.


Le projet n'échappera pas à une enquête publique

Deux mois plus tard, le vide juridique relatif la question de l'articulation entre les décrets d'application de la loi Grenelle 2 et la procédure contraignante d'Unité touristique nouvelle (UTN) en cas de liaison de domaines skiables (voir notre article) semble s'éclaircir. « On a appris que le Ministère s'est prononcé en faveur de la prise en compte de l'ensemble des pistes et surfaces des domaines skiables reliés. Il est donc favorable à l'application de la procédure UTN. Le Ministère prépare une instruction aux préfets des zones de montagne. Dans l'immédiat, il a transmis ses conclusions à la Dréal, qui les a elle-même transmises au Préfet et au SAIMJ », nous assure Laurence Mathey.  Autrement dit, même si les demandes de permis de construire ont bien été déposées par les deux sociétés concessionnaires, la SECMH (société d’équipement des Contamines-Montjoie-Hauteluce) et la SEMJ (société d’équipement du Mont-Joly) avant le 1er juin – date d'entrée en application des dits décrets -, le projet n'échappera pas une procédure UTN, donc à une enquête publique. « C'est une première victoire pour nous, car avec une UTN une véritable expertise va être menée et va prouver l'inutilité et l'absurdité de ce projet », se réjouit Laurence Mathey. Ce qui n'est évidemment pas le cas de Jean-Marc Peillex qui dénonce encore et toujours un « climat de désinformation autour du projet » dans la presse locale, tout en réaffirmant qu'il entend respecter la loi pour mener à terme ce projet de liaison des domaines skiables de Saint-Gervais et des Contamines. Précisions que même en cas d'UTN, la question de la fétuque jolie reste posée.


« La nature vient nous donner un coup de main »

Finalement, c'est la nature elle-même qui est en passe de sauver ce dernier espace vierge d'aménagements touristiques qu'est le Mont Joly. Car au-delà de cette fétuque jolie qui a eu l'idée de pousser au milieu des futures pistes, elle a aussi joué cet hiver les troubles fêtes en rappelant la dangerosité de ce secteur que le business de l'or blanc entend coloniser. Un glissement du manteau neigeux a ainsi mis hors service toute la saison, et seulement une semaine après son ouverture, le téléski du Véleray dont dépend en grande partie la liaison côté contaminard. Toutes les pentes supérieures entre le Véleray et les Tierces sont également parties (voir la photo ci-dessus).Trois skieurs ont par ailleurs été emportés le 15 février dernier au-dessus des Hoches, sur le versant Est du Mont Joly, l’un d’eux ayant perdu la vie après avoir été entraîné par la coulée vers une cascade de glace. Une autre coulée a aussi légèrement endommagé le télésiège de l’aiguille Croche. « On ne va pas se plaindre que la nature vienne nous donner un coup de main », conclu Laurence Mathey. Une pétition a été lancée en ligne par les opposants au projet. Elle ne compte pour le moment qu'une signature. Alors, fétuque jolie ou ski-marketing ? A vous de choisir.

Mikaël Chambru

 

Notre fil twitter

Vos produits savoyards

Bannière