Le colloque Monastères et spiritualité en montagne, qui se tenait le 6 décembre à Chambéry, nous a rappelé l’histoire des monastères de la région, en élargissant l’horizon à toutes les spiritualités d’altitude.
Nos montagnes sont « divinement » belles... Elles attirent chaque année de nombreux touristes, mais aussi des milliers de pèlerins, venus se recueillir dans nos monastères. Certains sont mondialement connus, comme la Grande Chartreuse (St Pierre de Chartreuse), l’abbaye de Tamié (près d'Albertville), l’abbaye d’Aulps (74) ou encore Karma Ling (monastère bouddhiste situé au-dessus d’Allevard). Il faut savoir que les montagnes sont intimement liées au sacré. C’est en montagne que Moïse a reçu les lois, en montagne que Jésus a prononcé son fameux sermon ou que Mahomet allait méditer. Et d’ailleurs n’a-t-il pas dit : « Puisque la montagne ne vient pas à nous, allons à la montagne » ? Dans toutes les cultures, sur tous les continents, les montagnes ont attiré les âmes en quête de spiritualité. Voilà déjà ce que sont venus nous rappeler au Manège de Chambéry une dizaine d’historiens lors du colloque Monastères et spiritualité en montagne.

S’éloigner des tentations
De l’abbaye de Tamié aux stūpas* tibétains, nous avons en fait été entraînés dans un tour du monde des mystiques « d’altitude » et des « hauts » lieux de la spiritualité. Mais que les rationalistes se rassurent, le colloque fut consacré à des éléments bien concrets : histoire et architecture des monuments, contexte social, politique, économique, théologique... Plusieurs intervenants nous rappelèrent ainsi le temps lointain où les moines recherchaient des lieux éloignés du monde et de ses tentations. En toile de fond, la réforme grégorienne, qui souhaitait remettre au goût du jour une pratique religieuse plus simple, plus sobre, plus pure, directement inspirée de la tradition des Pères du désert. C’est ainsi que furent construites les abbayes de la Grande Charteuse en 1084, bientôt suivie par celles d’Aulps, Abondance, Bellevaux et Vallon. Issues de quatre ordres différents, toutes ces abbayes ont un point en commun : la recherche de l’épreuve, la mise à l’honneur du travail manuel, le travail comme pénitence et comme méthode pour lutter contre l’oisiveté, mais aussi comme support à la méditation. Le jardinage, c’est zen. C’est ainsi que les moines défrichèrent peu à peu les terres de la montagne, développant au passage des méthodes originales de culture et d’élevage, ce qui ne tarda pas à les opposer aux paysans du coin, qui avaient l’habitude de chasser ou de cueillir sur les terres accaparées par ces derniers. Les révoltes paysannes du 12ème siècle furent même parfois très violentes, comme à la chartreuse de Saint Hugon, qui fut le théâtre de véritables batailles rangées contre les moines pour un partage plus équitable des eaux et forêts.
La dévotion du vagabond
L’on apprit également que beaucoup d’ermites ont vécu dans nos montagnes, comme Saint Germain de Talloires, Saint Gingolph, Saint Ruph dans les Bauges, ou encore Oyen de Tarentaise, qui ont laissé le souvenir de personnalités originales. Malheureusement, et navrée de vous l’apprendre, bien souvent, ces ermites n’écrivaient pas eux-mêmes. Il ne faut donc pas croire tout ce que l’on dit dans les biographies de ces saints hommes. Certains récits seraient pures légendes, composées de toute pièce pour servir des intérêts politiques et économiques. Dans Montagnes sacrées d'Europe: actes du colloque "Religion et Montagnes », on rappelle d’ailleurs que « les ermites du haut Moyen âge ne nous sont connus que par des textes littéraires ou hagiographiques. Si l’ermite est un saint homme, la description de ses conditions de vie insiste sur les difficultés : le lieu est terrifiant, reculé, peuplé de bêtes sauvages et de monstres, l’ermite vit dans une caverne froide, ne prend que peu de nourriture (…) On le représente vivant à proximité des habitations ou des couvents, ou encore comme un vagabond sans domicile fixe. » Du coup, comme le souligne Dominique Vulliamy, rédactrice en chef adjointe de la Revue L'Alpe, et animatrice du colloque à Chambéry, leurs relations étaient parfois tendues avec les abbayes, qui tentaient de « les encadrer afin d’éviter les dérives. L’ordre des ermites a même été supprimé par l'empereur d'Autriche à la fin du XVIIIe siècle, prétextant qu'il fallait arrêter "les dévotions inutiles", raison pour laquelle beaucoup se sont alors réfugiés en Valais ».

Direction l’Orient
L’après-midi du colloque fut consacrée aux différentes formes de spiritualités en montagne, et notamment au Tibet, l’un des plus hauts pays du monde. Alexandre Papas, chercheur au CNRS, nous parla ainsi des « Mystiques musulmans du Tibet », et Isabelle Charleux, également chargée de recherche au CNRS, nous présenta les « interactions religieuses contemporaines au Wutaishan, montagne bouddhiste de Chine ». Leurs exposés nous confirmèrent que les moines mourraient littéralement de faim, qu’ils souffraient du froid et de conditions radicalement hostiles. On se demande même comment les moines tibétains faisaient pour survivre... Mais le fait est que leur message s’est répandu dans le monde entier, comme si la montagne était favorable à la vie spirituelle, comme si l’épreuve et la difficulté rendaient plus réceptif aux messages du « Très Haut », comme s’il fallait d’abord éprouver son corps et son esprit dans des conditions extrêmes pour accéder au divin. Comme le rappelèrent Michel Boivin et Thierry Zarcone, tous deux chercheurs au CNRS, les chamans cherchent ainsi à « faire l'expérience » de la mort, une expérience à l'approche de laquelle surviendraient les fameuses « visions chamaniques ».
Lieu de terreur sacrée
La montagne est le lieu où l’on vient s’éprouver, un lieu de silence mais aussi le lieu de tous les dangers, une épreuve initiatique que l’on retrouve dans toutes les traditions. Seul celui qui s’est perdu dans la montagne peut espérer renaître, comme si Dieu ne venait que dans la faiblesse de l’homme. Comme le dit si bien saint Jean de la Croix, lorsqu’on est arrivé au sommet de la montagne, il n’y a plus de chemin. Arrivent alors le vide et le silence. Dieu ? Peut-être bien. En tout cas, pour les Tibétains, la montagne est sacrée, à tel point qu’ils considèrent l’alpinisme comme un acte de profanation. Il faut dire qu’ils habitent en moyenne à 4000 m d’altitude, et que se perdre dans des hauteurs plus élevées devient sans doute trop dangereux pour nous autres mortels… Alors finalement, à quoi sert un moine ? Citons cette réponse d’un frère, rapportée par le photographe Bruno Rotival, présent au colloque: « Tel un torrent qui descend de la montagne, il arrive que le moine produise de l’électricité et qu’il éclaire alors la vallée...» Dès lors, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter de vous perdre dans nos belles montagnes de Savoie, serait-ce au péril de votre vie mais pour le salut de votre âme, et qui sait, de la mienne peut-être…
Joëlle Fernandes
Plus d’infos : www.lalpe.com, www.montanea.org, http://edytem.univ-savoie.fr/
*Un stūpa est une structure architecturale bouddhiste que l'on trouve dans le sous-continent indien, dont il est originaire, mais aussi dans le reste de l’Asie où il a suivi l'expansion du bouddhisme. C'est à la fois une représentation aniconique du Bouddha et un monument commémorant sa mort.


Commentaires
notav-savoie.over-blog.com/article-val-de-suse-terre-sacree-91410798.html
Merci encore pour cet article, qui va dans un sens qui m'est cher, et que j'ai l'impression d'avoir essayé d'illustrer de façon très isolée, sans recevoir notamment aucun soutien des historiens de la littérature ou des religions.
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