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Selon Carmen de Jong, la science devient chez nous politiquement incorrecte quand elle touche au tourisme d’hiver. Interview d’une chercheuse qui se retrouve placardisée à l’Université de Savoie.
Professeur spécialiste de l’hydrologie et ex-directrice scientifique de l'Institut de la montagne, Carmen de Jong a été écartée cet été par le président de l’Université de Savoie du dernier programme de recherche dont elle avait la charge. Selon elle, il s’agit de la touche finale d’ « une mise à mort universitaire » destinée à débarquer une chercheuse dont les travaux sur la neige de culture et l’impact du réchauffement climatique en montagne déplairaient tant aux directeurs de remontées mécaniques qu’aux élus savoyards. La scientifique allemande s’insurge donc aujourd’hui dans La Voix contre une université où la liberté de recherche s’arrêterait dès lors qu’elle remet en question notre modèle touristique hivernal. Comme si l’or blanc se devait d’être éternel…
Carmen de Jong, que vous reprochent les dirigeants de l’Université de Savoie ?
D’être trop internationale, ou pas assez, d’être une bonne scientifique, ou une mauvaise, d’être une mauvaise administratrice, alors que ce n’est pas mon seul rôle, d’être trop individualiste, ou alors trop charismatique… En fait, un peu tout et son contraire.
Et cela dure depuis des années ?
Cela a débuté en 2007 après que j’ai été invitée par l’Université de Grenoble à participer à un grand débat sur la neige de culture à Vienne. Une conférence qui a eu beaucoup d’échos aussi bien en France que dans le monde. J’y avais dit que la neige de culture avait un véritable impact sur l’environnement et que c’était dangereux, notamment en raison des pertes d’eau, environ 30%.
On dit pourtant que l’eau utilisée par les canons ne se perd pas, car elle retourne dans son circuit naturel après avoir fondu.
Ceux qui disent cela ne sont pas des scientifiques. Ce sont des entrepreneurs de la montagne. Il y a pourtant une véritable perte même si elle est difficile à évaluer car elle dépend du vent et du niveau d’évaporation. Mes collègues au Canada disent néanmoins que c’est avec la neige de culture que l’on gaspille le plus d’eau. Or le tourisme d’hiver est un choix économique, ce n’est pas une activité nécessaire à la survie.
En Savoie, et plus particulièrement en Tarentaise, on peut pourtant estimer que c’est le tourisme d’hiver qui fait vivre la vallée.
Oui, mais est-ce que le seul tourisme d’hiver doit y contribuer ? On a un modèle qui ne marche plus, basé sur le foncier avec beaucoup d’appartements vides. Et puis la vraie question est aujourd’hui de savoir si, avec le changement climatique, on va encore pouvoir tirer profit du tourisme d’hiver tel qu’on l’organise actuellement. Combien de stations en France sont désormais surendettées à cause de surinvestissement ? Le coût de l’installation des canons à neige dépasse bien souvent le chiffre d’affaires d’une année touristique et on a vu durant l’hiver 2006-2007 qu’on peut se retrouver face à de grosses difficultés pour enneiger.
C’est qu’avec ou sans canon, pour qu’il y ait de la neige, il faut qu’il fasse froid…
Pour pouvoir enneiger, il faut – 3°. A – 1 ou – 2, on a de grosses difficultés. Or ici nous sommes déjà très proches de cette limite, donc très vulnérables. Les jours où l’on ne peut pas enneiger sont de plus en plus nombreux. Les exploitants semblent ignorer que ces – 3° sont une limite réelle et ils maintiennent des investissements lourds.
Ils sont pourtant les premiers au courant du mode de fonctionnement des canons à neige, non ?
Ils le savent, mais ils font exprès de l’oublier. Ils négligent les études déjà réalisées, par exemple dans les Rocheuses aux Etats-Unis où l’on a constaté il y a déjà dix ans que, plus il fait chaud, plus il faut d’eau, car il y a plus de fonte. Et d’autant plus avec la neige de culture qui descend rarement en dessous de – 1° alors que la température de la neige naturelle est souvent de – 4°.
La neige de culture n’a pas les mêmes caractéristiques que la neige naturelle ?
Non, et d’ailleurs il n’y a qu’en France qu’on la nomme neige de culture. Partout ailleurs on parle de neige artificielle. On dit que ce n’est que de l’eau et de l’air, mais c’est surtout de la glace, beaucoup plus dense et beaucoup plus dure que la neige naturelle. C’est un peu comme de la vieille neige, mais encore pire, encore plus dense.
Vous pensez que c’est ce que vous dites sur la neige de culture qui est la cause de vos problèmes à l’Université de Savoie ?
Oui, avec aussi mes prises de positions sur le changement climatique. Les exploitants de remontées mécaniques ne veulent rien entendre là-dessus. En 2007, j’ai été invitée à la préfecture pour une journée sur la neige de culture à laquelle participaient les acteurs du monde économique et des chercheurs. J’ai fait une présentation que l’on m’a beaucoup reprochée. Mon mari revenait d’Autriche où il avait trouvé une photo avec un canon à neige qui crachait des billets. Cela symbolisait une façon de s’armer pour l’hiver. Je l’ai intégrée à mon exposé, comme une touche humoristique. Le directeur des Trois Vallées a été scandalisé. On m’a accusé de ne pas être scientifique, pas crédible. Et quand l’assistance a voulu poser des questions, le préfet m’a coupé et m’a empêché de répondre. Pourtant, ce que je dis sur la neige de culture, cela ne pose aucun problème dans d’autres pays.
Peut-être que, en Savoie, la dépendance au ski est plus forte qu’ailleurs…
Mais la réalité du réchauffement climatique est la même. Début 2008, les exploitants des grandes stations ont écrit le même jour au président de l’Université pour lui dire que la neige de culture n’était pas un problème, que ce n’était donc pas la peine de l’étudier. Ils ont décidé que ce n’était pas un problème, et le vice-président m’a montré quelques lettres qui disaient que la neige de culture ne représentait que 0,05% du cycle d’eau du grand bassin versant du Rhône, que c’était donc dérisoire. Ils savent néanmoins qu’il y a déjà des problèmes locaux réels. Ils parlent de 0,05%, mais sur certains petits bassins versants de Tarentaise, en altitude, on peut parfois atteindre 50% voire des périodes à 100% où l’on en vient à manquer d’eau. Alors le conseil général dit qu’il n’y a pas de problème d’eau, mais allez demander aux agriculteurs ou aux pêcheurs. Eux savent très bien que l’eau peut aujourd’hui manquer. De même que certains touristes d’ailleurs, car il est déjà arrivé qu’ils manquent d’eau potable et soient obligés de boire de l’eau en bouteille. Cela reste aujourd’hui partiel et ponctuel, mais il y a un vrai problème de reconnaissance.
Quel impact a eu la réaction des exploitants des stations à l’égard de vos travaux ?
Une répercussion très rapide. Jean-Pierre Vial, le président du Conseil général de Savoie de l’époque, a mis le président de l’université sous pression. C’est que j’avais le label de l’Institut de la montagne et cela a posé problème. Ce n’est pas comme si j’étais une simple chercheuse isolée. Le conseil général ne voulait pas que je dise ça sous son label.
Cet institut dépend du conseil général ?
En fait, il n’a jamais eu de statut clair et n’existe pas véritablement au niveau juridique.
Mais qui le finance ?
Principalement l’Assemblée des pays de Savoie, les salaires étant versés par l’université.
Malgré les difficultés, vous avez néanmoins pu monter des programmes de recherche européens.
Mais seule et dans le cadre d’un institut qui n’avait plus de directeur. Il était dirigé de facto par un chargé de mission qui n’a rien d’un expert de la neige et qui a été envoyé par Vial. Ils ont décidé de tout sans me consulter ou m’informer alors que j’étais sensée être la directrice scientifique. Après avoir supprimé mon site web et mon nom dans l’organigramme sur Internet, on m’a fait savoir que je n’avais d’ailleurs plus cette direction scientifique, suite à une décision du président de l’université prise sans même que le conseil scientifique n’ait été consulté.
Mais qu’étiez-vous sensé faire ?
Une de mes missions était d’organiser un colloque international des instituts de montagne. Mais il a été annulé par Rozenn Hars, qui est aujourd’hui vice-présidente du conseil général de Savoie, et Jean-Jacques Delannoy, directeur du laboratoire Edytem, qui a peu à peu récupéré toutes mes responsabilités et programmes au sein de l’Institut de la montagne. Ils ne voulaient pas quelque chose d’international, alors que l’institut a une vocation européenne. J’avais établi plein de contacts à travers le monde, mais ils voulaient quelque chose de franco-français. On souhaite éviter l’aspect européen alors que Bruxelles risque d’imposer des régulations environnementales.
Vos projets sont pourtant soutenus par l’Europe.
Oui, ils bénéficient de fonds européens via l’Espace Alpin de la DG Régions de l’Union européenne, ce qui ne plait guère car cela me donne de l’indépendance. C’est notamment le cas pour Alp Water Scarce, qui concerne la gestion de l’eau dans le but de prévenir à une pénurie. Ce projet doit donner aux gens la possibilité de s’exprimer afin de développer de manière collective une stratégie réelle et applicable. C’est le dernier projet dont j’étais à l’origine, mais on m’en a retiré la gestion cet été.
Aujourd’hui, vous voilà donc placardisée.
C’est pire qu’être licenciée, car je suis une chercheuse qui ne peut plus rien faire. On a cassé ma carrière scientifique dans le seul but de me chasser de l’Institut de la montagne où l’on m’avait nommé en pensant pouvoir me manipuler. Mais j’ai entamé un recours au tribunal administratif l’année dernière et, là, je viens de saisir en référé le tribunal pour faire annuler la décision concernant Alp Water Scarce.
Formellement, cette fois, que vous reproche-t-on ?
D’être une mauvaise administratice et que des partenaires du programme se soient plains de moi. Mais on ne me dit pas qui et pourquoi alors que je connais des partenaires qui sont choqués du traitement qu’on m’inflige et qui ont écrit des lettres pour dire que, sans moi, le projet ne pourra pas avoir lieu. Un mail qu’on m’a envoyé par erreur, ou alors par bêtise, montre clairement qu’on a comploté pour m’écarter. Et un de nos partenaires, la SEA à Annecy, a reçu 50 000 euros pour organiser un grand congrès. Depuis, il ne me répond plus.
Finalement, vous avez découvert que, ici sans doute plus qu’ailleurs, le tourisme d’hiver est un sujet sensible et politique…
Très politique. C’est un sujet difficile, et peut-être pas qu’ici car, en Italie, deux instituts de la montagne ont été fermés. Maintenant, en Savoie, c’est sûr que l’on ne peut pas travailler de façon neutre sur ce sujet. J’étais très naïve en arrivant ici car je ne connaissais pas la France. J’avais déjà travaillé dans sept universités différentes en Europe et jamais on ne m’avait arrêté dans un de mes projets de recherches. Mais, ici, le président de l’université est la marionnette des élus et il a voulu un institut bien joli qui s’intéresse aux sujets qui ne dérangent pas, sans impact sur l’économie.
L'enjeu financier est trop important ?
Mais on est dans un monde plein d’enjeux ! Et les Alpes sont fortement touchés par le réchauffement climatique. On a donc la responsabilité de travailler sur cette thématique, sauf que les élus et les directeurs de remontées mécaniques ne veulent surtout pas que l’on aborde un type de problème comme celui de l’eau. Certains acteurs tels que des maires, des groupes d’intérêts, des commerçants, des agriculteurs voient pourtant bien qu’il y a un problème, mais, quand l’université entend ça, c’est tout de suite bloqué.
Refuse-t-on toute remise en question du système actuel ?
Oui, on aurait bien voulu que je fasse des choses qui ne gênent pas. Mais j’ai attaqué le problème de l’eau et quand j’ai eu des résultats, je les ai mis sur la table. Alors je suis comme un chiffon rouge pour eux, car je suis directe et ma parole passe. C’est que je suis reconnue scientifiquement et invitée de par le monde.
Peut-être aussi un grain de sable qui fait comprendre qu’on ne peut plus agir comme on le fait depuis trente ans…
Le président m’a dit que ce n’est pas sûr ce que j’avance. Mais ce n’est pas un expert et il met en cause ce que je fais sous la pression des élus. Maintenant, c’est sûr que ce n’est pas facile pour un président d’avoir un de ses chercheurs qui dit par exemple que le changement climatique va limiter le tourisme d’hiver.
En Savoie, on est très dépendant de ce tourisme…
C’est pour ça qu’il faut penser à se diversifier et regarder des modèles plus responsables et soutenables. Voir par exemple que des vallées en Italie ne vivent que du tourisme d’été. Mais des directeurs de remontées mécaniques vont nous dire que c’est impossible, qu’il faut oublier ça.
C’est que l'été rapporte chez nous beaucoup moins que l’hiver.
C’est le problème du modèle français. En Autriche, ils arrivent au même chiffre d’affaires en été qu’en hiver. Ils ouvrent les remontés mécaniques et pas une chambre n’est vide. Mais pour cela, il faut garder l’authenticité de l’environnement. Personne n’ira à Val Thorens en été. On préférera aller dans des endroits où l’on enlève par exemple l’impact visuel néfaste des enneigeurs durant la période estivale. Il y a des solutions pour que le tourisme marche aussi bien l’été que l’hiver. L’été sera d'ailleurs à l’avenir moins vulnérable au changement climatique, il devrait même en profiter. Mais ici, on semble préférer miser sur l’utilisation d’une technologie de plus en plus chère limitée par l’eau et la hausse de la température. On refuse de voir la réalité en face car le tourisme d’hiver en Savoie demeure un monopole assez facile à gérer. La diversification, c’est beaucoup plus compliqué, mais trois hivers doux peuvent noyer le modèle économique. Car sans neige, le touriste ne vient pas. La seule réponse des exploitants est de dire que le client demande combien la station a de canons à neige. Mais les gens apprécieront-ils de skier sur un ruban blanc ? Et puis n’oublions pas que chaque retenue collinaire, c’est une nouvelle route, une artificialisation qui nuit justement à une autre vision du tourisme.
Au lieu de développer l’été, on le handicape avec la course à l’armement des canons à neige.
Oui, mais au-delà du tourisme, c’est une question de façon de vivre : avec les ressources naturelles ou contre elles.
Entretien : Brice Perrier


Commentaires
A part, votre article est très intéressant, mais il ne présente qu'un seul point de vue ! Ne pourrait-on pas avoir le point de vue de l'université, du laboratoire concerné ?
Et puis, chercheur de "renommée internationale", ça devrait aussi se vérifier et là ... Par exemple, quelle évaluation par l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur ?
Je suis non compétent sur le problème de l'eau en montagne, mais par sensibilité personnelle, plutôt hostile aux sur équipement de la montagne, mais attention à ne pas raconter n'importe quoi !
http://www.dailymotion.com/video/xet5v4_l-institut-de-la-montagne-c-est-re_tech
Vas-y applanis bien tous les reliefs,
Prends, prends ce fric qui te tend les mains,
Prends le fric et gave toi de thune, de billets verts,
Roule toi dedans,
Et bousille ton pays, piétine tes ancêtres, et tue toute vie sur terre,
Vas-y, c'est si bon, Ducon.
Messieurs les expoitants de la montagne, bien le bonjour...
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