Google a lancé un site où sont recensés plus de 3 000 langues et dialectes risquant de disparaître, dont le francoprovençal. Les patoisans vont-ils s’en servir pour faire vivre notre langue séculaire sur le web ?
Il n’y a pas qu’en matière d’économie qu’on risque bientôt de tous parler chinois. A l’occasion de la 67ème assemblée des Nations Unies, on apprenait ainsi, dans un rapport publié par la Commission pour le développement numérique, que le mandarin serait en passe de surclasser l’anglais sur internet d’ici à 2015. Rien d’étonnant à cela à la lumière des statistiques actuelles. Selon l’Internet World Statistics, si l’anglais est toujours en tête du « Top Ten » des langues utilisées sur internet avec 565 millions d’usagés et 27 % des internautes, la langue de Shakespeare est déjà furieusement poursuivie par celle de Mao, qui affiche 510 millions d’utilisateurs (24 % des internautes), suivi par l’espagnol et le japonais, le français, lui, n’étant que 8ème du classement avec 60 millions de consommateurs d’internet, soit simplement 3% des visiteurs du net. Quant à la langue savoyarde, n’en parlons même pas, du moins pas tout de suite.
La suprématie du couple sino-anglais emporte tout sur son passage puisqu’il totalise à lui seul plus d’utilisateurs que la somme de toutes les autres langues réunies (ndlr : 1075 millions contre 1025). Mais là où la diversité linguistique prend vraiment un sérieux coup derrière les oreilles sur le net, c’est à la vue des chiffres des réseaux sociaux. Si 285 langues sont reconnues sur Wikipédia, elles sont seulement 70 utilisées sur Facebook (et ce malgré un milliard d’utilisateurs), 63 sur Google traduction, 21 sur le désormais incontournable Twitter et à peine 17 sur Linkedin. On est donc bien loin des quelques 6 000 langues répertoriées dans le monde… Et plus la technologie avance, plus internet étend sa toile, plus des centaines de langues semblent être mises de côté, oubliées sur le bord de l’autoroute du progrès et de l’information.
Un seul interlocuteur
C’est dans ce contexte que Google a lancé au début de l’été dernier son site de défense des langues baptisé tout simplement « Langues en danger » ; « Endangered languages » en V.O. Une vaste plateforme qui permet, par exemple, de découvrir le koro, une langue du nord-est de l’Inde pratiquée par à peine plus d’un millier de locuteurs et donc gravement menacée d’extinction. Mais aussi le reyesano, langue bolivienne pour laquelle on ne recense plus que douze locuteurs, ou pire encore le yugh parlé uniquement, selon le site, par deux ou trois personnes en Russie… Sur un fond bleu azuréen, un atlas mondial donne également accès aux quelques 3 156 langues, dialectes, patois, jargons, sabirs, déjà répertoriés. Définies, un peu pompeusement, comme les « 3 156 fenêtres ouvertes sur le monde » (sic), elles sont matérialisées par des points de couleurs qui indiquent leur niveau de survie allant de « vulnérable » à « niveau de vitalité inconnu », en passant par « en danger » et « en grand danger ».
Dans un habile exercice de contorsion face aux nombreuses interrogations qui ont accompagné l’initiative, la firme de Montain View s’est contentée d’une vidéo de présentation pour le moins conformiste, postée sur Youtube et expliquant que : « La disparition d’une langue est souvent liée à l’oppression et à l’injustice. Google collabore avec des organismes de confiance dont le but est de mettre fin à la disparition des langues. Le projet 'Langues en danger' est un espace en ligne conçu pour les locuteurs de langues menacées et ceux qui s'efforcent de les préserver. Le site permet d'importer des vidéos, des enregistrements audio ou des documents afin de partager votre savoir et votre expérience. » Un message qui invite donc à mettre la main à la pâte, en espérant qu’au-delà du « contributeur lambda », la communauté scientifique prenne également le train en marche. « Il s’agit un énorme travail de recensement. Pour google.org, l’idée est toujours de mettre à disposition notre expertise et notre technologie. Le but est d’être une ressource pour les chercheurs. L’objectif à long terme de cet outil est que de véritables spécialistes de la préservation des langues se l’approprient in fine ». déclarait ainsi Anne-Gabrielle Dauba-Pantanacce, porte-parole de Google France, il y a quelques semaines au site Rue 89.
Le francoprovençal en grand danger
« Langues en danger » ressemble, en tout cas, à s’y méprendre à Sorosoro et, sans l’alibi de la défense de la bonne cause, pourrait facilement être taxé de plagiat par Rozen Milin, ex-directrice de TV Breizh et fondatrice en de cet autre « défenseur des langues » en 2009, tant les copies se valent. Et notre bonne vieille langue savoyarde – que les institutions appelleront francoprovençal tandis que d’autres préféreront le terme arpitan ou tout simplement patois –, où se retrouve-t-elle dans tout ça ? Catalogué par Google dans la très large famille des langues indo-européennes, et gratifié de 130 000 « locuteurs natifs dans le monde », le francoprovençal est finalement classé « Langue en grand danger », et ne bénéficie pour le moment que de deux vidéos de 30 secondes sur le nom des fruits et des couleurs, qui s’avèrent en fait être en… occitan ! Ben alors, les patoisans, il faudrait occuper la place.

« Je ne connaissais pas ce site, admet Marc Bron, président de l’Association des enseignants de langue savoyarde, qui se bat depuis des années pour qu’elle soit reconnue par le système scolaire. Je suis plus familier du site de l’Unesco (ndlr : qui contient également un programme de sauvegarde des langues ), mais je le découvre grâce à vous, et je trouve ça très bien. Le francoprovençal y est cité comme langue, ça nous donne une existence. L’Unesco et maintenant Google nous reconnaissent, nous légitiment en quelque sorte. Ce sont des points très positifs, et ça va m’aider dans mes démarches auprès de l’Education nationale, afin que le savoyard soit un jour étudié. Alors bien sûr, il ne faut pas compter uniquement là-dessus pour sauver notre langue, et puis on sent que ça tâtonne encore un peu. Mais tout cela montre la vitalité de notre langue. Et puis pour une fois, il n’y a pas que le breton ou l’alsacien, on est présents aussi, et pour tout ceux qui parlent encore le francoprovençal, c’est un grand motif de satisfaction qu’il soit ainsi reconnu et répertorié. »
Le retour de la Tour de Babel
Quant au rôle plus général que peut éventuellement jouer le web dans la préservation de ce patrimoine immatériel de l’humanité, il semble bien qu’il soit d’importance. « Quand les locuteurs se retrouvent physiquement isolés, ils peuvent tout de même continuer à communiquer, nous explique à nouveau Marc Bron. Moi-même, quand je communique par e mail avec un Piémontais ou un Valdotain, j’écris en savoyard. Et quand finalement, on a la possibilité de se retrouver, d’organiser des réunions, on passe par internet. De toutes manières, dès qu’on a la moindre chose à organiser, on est là-dessus. Après, pour certaines langues qui ne s’écrivent pas, il peut y avoir un problème, mais aujourd’hui grâce aux webcams, même la langue orale peut être transmise. J’ai vraiment l’impression qu’internet est un outil qui peut aider, il suffit juste de se l’approprier. »
Alors que les spécialistes estiment qu’en moyenne une langue meurt chaque semaine, et qu’à ce rythme la moitié d’entre elles auront disparu dans 100 ans, plus que jamais une résistance structurée des aficionados de la diversité linguistique semble passer par le chemin des claviers. Histoire, pourquoi pas, de faire d’internet la Tour de Babel des années 2000.
Frédéric Delville
Les sites des langues en danger : Sorosoro www.sorosoro.org et Langues en danger (par Google) www.endangeredlanguages.com
Pour surfer en francoprovençal : le site de la langue savoyarde ; le forum des Arpitans ; le portail d’entrée du patois de la Vallée d’Aoste


Commentaires
Moi j'ai rien compris...
C'est aussi un prétexte à un enseignement culturel, et dans le cas de l'Arpitan c'est aussi une sauvegarde de la diversité.
C'est très "parisiano-franco-français" de penser qu'on ne pourrait plus avoir une langue vernaculaire en parallèle de la langue véhiculaire.
Personnellement je trouve inadmissible qu'on puisse passer le Corse, l'Alsacien ou le Breton au Bac et pas l'Arpitan.
On est à un cheveu de la discrimination pour user d'un mot à la mode.
l'artpetan qu'on vey su la teyla, y'eyt quoquaren de moendro que noutro patues, jo, de creyo que na nourma partadjaie le no deyt aduire on MES pa on Moen...
ça rejoint ce que je voulais dire; pour quoi et pour qui ont été revitalisé ces langues ? pour les peuples qui l'ont en mémoire; certains chez nous veulent faire une langue arpitane compréhensible par tous les francophones... il y a déjà le français pour ça non ? notre langue supradialectale c'est le français; l'arpitan est pour les arpitans; si un non arpitan francophone ou autre veut la comprendre, qu'il l'apprenne; moi je ne comprend rie à un texte écrit en catalan ou en occitan et je trouve ça normal, je n'ai pas appris ces langues;
Inter ou Supra, c'est de la sémantique de comptoir.
On ne sauvera pas le Patois de tel ou tel hameau, c'est dommage mais il faut être réaliste.
Laissons les sociétés savantes de Savoie faire leurs inventaires, mais acceptons un Arpitan qui ferait la synthèse de ses patois.
Citation en provenance du commentaire précédent de Loren :
Presque plus personne ne parlait hébreu en 1948, Presque plus personne ne parlait Breton en 1976.
Alors pourquoi sauver une langue, une culture, aller sur Mars ou que sais-je ?
On va vite toucher à la métaphysique avec ce type de question.
Ce serait bien de pouvoir sauvegarder l'enseignement de l'Arpitan parce qu'une langue transporte plus que des mots.
Il y est lié une culture, et une façon de penser.
Sauver le grand tétras ou l'aigle royal c'est bien, mais la sauvegarde de la diversité locale ça doit avoir aussi un sens.
S’abonner au flux RSS pour les commentaires de cet article.