Le président de l’Académie de Savoie appelle à des mesures de sauvegarde de la langue qui a bercé son enfance. Ecoutons Louis, car fô sôvo le patoué.
Si l’on en croit les rapports de l’UNESCO et de la Société internationale de linguistique, on peut s’inquiéter: il disparaît de notre planète, en moyenne, une langue toutes les trois semaines. Certains parlers, n’étant utilisés que par quelques milliers d’individus, surtout en Afrique, sont particulièrement vulnérables. Mais l’Europe n’échappe pas à ce désastre. La France, surtout, est menacée dans quatorze dialectes régionaux dont le francoprovençal, auquel se rattache le savoyard. A l’origine de cette menace, la mondialisation, source d’une uniformité qui loin de créer l’union s’oppose même à l’harmonieuse diversité de la Nature, cette concordia discors si bien comprise par les anciens.
Un bilinguisme réel
Cette marche à l’uniformisation s’est accélérée à l’époque contemporaine. Mais elle résulte d’une situation déjà ancienne. En ce qui concerne la Savoie, Amélie Gex a traduit ses poésies patoises pour les rendre accessibles aux gens de la ville. Et le docteur Jules Carret, un des membres de l’intelligentsia chambérienne, constate en l’occurrence, dans le Patriote Savoisien du 2 mars 1879, que « peu de Savoyards instruits » savent parler patois. Vingt ans après, dans les premières pages de son histoire d’Aix-les-Bains, le comte de Mouxy de Loche remarque que l’idiome local « souvent plus riche et plus expressif » que le français « tend à disparaître ». Partageant les préjugés de l’Ecole privée et publique, il voit dans le patois un langage inférieur, qu’il utilise, au demeurant fort bien, dans un spécimen de dialogue entre lui et son fermier. Il met en cause également l’urbanisation et les contacts de plus en plus fréquents entre citadins et ruraux.
Le patois, cependant, résistait. On n’avait pas encore brisé avec la langue des pères. Just Songeon, de la Balme de Sillingy, plongeant dans les racines du terroir, glorifiait l’identité savoyarde en maîtrisant une langue riche et rigoureuse, tandis qu’Alfred Desservettaz lui faisait écho dans cette formule percutante : N’tron patoé Et – on bocon dè ntra Savoé ! C’était avant 1945. Le patois semblait, malgré tout, éternel. On avait contraint les générations de la fin du XIXème et du début du XXème de parler français. Elles obéirent, tout en conservant le patois pour leur usage. Et on continua à l’entendre dans les campagnes, et dans la vie quotidienne. En famille, se pratiquait un bilinguisme réel, sans que l’on connût le mot. A table, mes parents dialoguait en patois avec notre grand-mère paternelle (décédée en 1942). Ils passaient tous trois au français avec mon frère et moi. L’aïeule pouvait y mêler un peu de patois. C’était ainsi dans les rencontres familiales agrandies : les jeunes y baignaient dans le savoyard. Ils en étaient imbibés. Je n’ai jamais entendu ma mère (morte en 1981) prononcer un seul mot de français avec sa sœur ou son frère resté à la terre. Le benjamin, qui avait émigré à Paris après la Grande Guerre – un autre avait été tué au combat, en 1918, à vingt ans –, revenait en vacances et reprenait le patois. Avec le temps, il patoisa avec moins d’aisance, et vers la fin des années trente, il finit par s’adresser à ses sœurs et à son frère en français. Je devais avoir treize ou quatorze ans. Ma déception fut grande. Il me semblait avoir déserté le clan familial et son pays.
Rupture avec un usage séculaire
Le bilinguisme avait ses surprises. Dans une rédaction d’automne sur les vendanges, mon frère avait écrit qu’on versait le raisin dans le trwi. Le maître s’en offusqua. La famille était plus indulgente. Elle s’en amusa. Nous avions un penchant refoulé pour le patois. Au surplus, mon frère avait raison. Le trwi, c’est le treuil dont le champ sémantique est plus restreint que celui du pressoir. C’est le torchio des Italiens, un nom propre porté un temps à Saint-Jeoire. C’est l’instrument qui, étymologiquement, ‘‘torture’’ les raisins pour leur faire exprimer tout leur jus. On condamnait sans expliquer que le code du patois n’est pas celui du français. Il fallait expliquer que le français et le patois peuvent fort bien coexister, en séparant les deux codes.
Quoi qu’il en soit, le bilinguisme signifiait que le socle de l’héritage n’était plus transmis. Rares étaient les fils et les filles de paysans des environs d’Annecy et de Chambéry, nés après la Grande Guerre, qui pratiquaient couramment le patois. Et les années passèrent. Les vieux moururent, les pères, les mères. A chaque fois, insensiblement, disparaissait un lambeau du patrimoine, réduit parfois à rien, dans des communes où la ruralité régnait encore sans partage jusque dans les années soixante. Brusquement, on s’aperçut du vide et de la rupture avec un usage séculaire. Les plus anciens, pour ressusciter ce qui n’était plus, firent des dictionnaires, des études dignes de l’université. Mais les dictionnaires ne révèlent qu’une vérité inerte. L’identité vivante n’est pas dans les livres. Elle est dans la pratique de la langue, qui structure les mentalités.
Y a-t-il plus de patoisans qu’on ne l’imagine ?
Mais alors, que faire ? Laisser mourir ce qui subsiste de savoyard ? Le revigorer ? On ne peut pas raisonnablement penser à faire renaître l’état de bilinguisme général pratiqué par nos parents patoisants. Mais l’idiome local offre peut-être encore, ça et là, des points de résistance… J’étais, il y a quelque temps, près de notre maison à Saint-Jeoire-Prieuré. Deux cyclistes s’arrêtent : un, la soixantaine probablement passée, l’autre encore enfant. L’homme engage la conversation en patois. Sans nous connaître, nous la poursuivons avec le plus grand naturel. Heureuse connivence ! A son départ, j’appris qu’il habitait Barberaz, tout près de Chambéry. N’irandèla ne fo po l’printè. Mais peut-être y a-t-il encore plus de patoisants qu’on ne l’imagine.
En tout état de cause, un état des lieux s’impose. Il faudrait porter une attention particulière aux communes où le patois est encore pratiqué en famille et à l’extérieur. L’Académie de Savoie a demandé aux conseils généraux de nos deux départements s’ils n’accepteraient pas de patronner une enquête auprès de nos mairies savoyardes, pour faire le point. A partir de là, il serait peut-être possible d’établir une route du patois, d’un réel intérêt touristique. D’autres mesures pourraient être prises en faveur des agglomérations les plus patoisantes. En attendant, ne restons pas sourds à la voix de ceux qui nous ont fait ce que nous sommes et qui, patoisants ou non, mais d’un cœur unanime, font résonner ces mots d’outre tombe : Hardi-z-éfans fô sôvo le patoué.
Louis Terreaux
(article publié dans le numéro 7 de la VDA, avril 2006)


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