Archéologue de la Maurienne, René Chemin a recensé tous ses vestiges. Il en a lui-même trouvé beaucoup alors que la vallée subissait une multitude de saccages. Interview d'un retraité toujours actif. 

Depuis les années 1960, René Chemin scrute la Maurienne et découvre ses vestiges archéologiques. Un travail colossal réalisé par cet autodidacte qui a largement contribué à la connaissance de sa vallée. En témoigne Archéologie de la Maurienne, livre publié l'année dernière pour les travaux de la société d'Histoire et d'archéologie de Maurienne. Un recueil de découvertes qui permet de remonter le temps d'une terre à l'histoire multi millénaires. Ce livre dénonce par ailleurs les saccages archéologiques que connait une Maurienne négligée par les services administratifs de l'archéologie qui laisseraient nombres de chantiers détruire des sites. René Chemin soulève également la problématique posée par les détectoristes, ces amateurs qui accumulent des trouvailles que l'administration ne veut pas voir, bien qu'elles puissent éclairer notre passé. Surtout en Maurienne où ils seraient quasi les seuls à chercher, avec René.


René Chemin, on apprend avec votre livre que la Maurienne est une vallée très riche en vestiges archéologiques. 

C'est une énorme voie de passage pour aller en Italie, fréquentée depuis le néolithique, jusqu'à nos jours avec le tunnel du Fréjus. Elle a aussi été occupée, car les montagnes de Maurienne sont comme aujourd'hui depuis longtemps : bonnes pour les troupeaux l'été. Depuis qu'on a découvert l'élevage, on est venu y faire pâturer les bêtes. Cela explique une grosse fréquentation. A l'âge du bronze, ses habitants ont certainement été aussi attirés par le minerai de cuivre qu'on trouve beaucoup ici.

Différents peuples se sont succédés.

Notre pré-histoire commence vers 4000 ou 5000 avant JC. Avant, il y avait des glaciers qui se sont retirés vers 10000 avant JC. Les premières traces d'occupation sont la grotte de Solières, un site à Bessans et un autre au Bourget sur Modane. Des sites néolithiques remontant à 4000 avant JC. Il est possible qu'il y ait eu des périodes plus anciennes, mais comme il n'y a pratiquement pas eu de fouilles archéologiques dans la vallée, on passe certainement à côté. Un copain avait fait un diagnostic pour l'INRAP (Institut national de la recherche archéologique préventive) à Lanslevillard, un site qu'il avait daté d'une période mésolithique, vers 8000 avant JC. Mais il n'y a pas eu de suite car la responsable de la Savoie au SRA (service régional de l'archéologie) n'a pas jugé utile de prescrire une fouille. Cela a donc été détruit et on ne sait pas vraiment s'il y a eu du mésolithique ici. 

Quelle est la première population connue ?

Les proto ligures, que l'on ne connait que par la fouille de la grotte de Solière et par quelques objets trouvés à droite ou à gauche, soit au siècle dernier, soit de temps en temps par des détectoristes. Mais c'est tout, car à Aussois ou à Lanslevillard, il y a eu d'énormes massacres de sites en plein air de l'âge du bronze. Ils auraient pu permettre une meilleure connaissance. 

On connait mieux l'époque des Allobroges.

La Maurienne était alors occupée par deux peuples, les Graiocèles et les Médules. On le sait car quand Auguste nous a foutu la piquette en 14 avant JC, il a inscrit les noms de tribus alpines sur le trophée de la Turbie, en dessus de Nice, et sur l'arc de Triomphe de Suse. Auparavant, les Romains contrôlaient le passage mais n'avaient pas conquis les peuples alpins. La Maurienne va alors être romanisée, avec ses Graiocèles et ses Médules. Des ligures et des celto ligures qui ses superposaient, comme on pouvait encore le constater il y a cinquante ans. Le type physique de Haute-Maurienne était plutôt celui d'un peuple méditerranéen, petit et brun tandis que vers La Toussuire ou le Corbier, on trouvait des grands blonds avec un vieux fond celte. Aujourd'hui, les populations se sont mélangés mais on voyait encore il n'y a pas si longtemps cette différence flagrante entre les ligures et les celtes. 

Et les Allobroges, ils n'étaient pas en Maurienne ?

C'était un grand peuple qui vivait de Valence jusqu'à Genève, et leur limite avec la Maurienne, c'est probablement Randens, à côté d'Aiguebelle. Randens, en celte, signifie la frontière d'un état. Donc les Allobroges étaient chez eux jusqu'à l'entrée de la vallée de la Maurienne, qui était peuplée de Graiocèles et de Médules. 

Pour les Romains, la Maurienne n'était pas la voie de passage principale. Ils utilisaient beaucoup plus le Mont Genèvre et le col du petit Saint-Bernard.

C'est vrai, mais la Maurienne était tout de même très fréquentée à l'époque romaine. A part le grand site de Lanslevillard avec plein de tombes romaines, on avait très peu d'indices. Mais depuis l'apparition des détecteurs, on s'aperçoit qu'il y a du romain partout, même s'il n'y a pas de grande ville comme Aime en Tarentaise. Après, Saint-Jean-de-Maurienne était probablement une belle ville romaine qui a été totalement massacrée par les travaux, et qui n'est toujours pas fouillée sérieusement. En faisant la médiathèque, ils ont foutu en l'air un quartier où on avait autrefois trouvé un trésor gallo-romain. J'ai moi-même trouvé un four romain dans la rue principale, à 20 cm sous le goudron. C'était probablement une grande ville dont on ne connait rien, si ce n'est qu'il y a eu, après les romains, un grand évêché au VIe siècle. 

Vous expliquez que la désintégration de l'Empire a amené les Romains à se réfugier en montagne.

Au IVe siècle, au moment des raids barbares, on constate une occupation de tous les sommets. Par exemple dans des buttes qui n'ont jamais été fouillées. J'aimerais y faire des sondages - si le SRA veut bien m'accorder l'autorisation - afin de démontrer qu'il y a eu, si ce n'est un replis de population, au moins des postes de surveillance ou des abris provisoires en cas d'attaque. On n'a pas vraiment trouvé de traces de village romain, alors qu'on sait qu'il y avait des gens à la fin de l'Empire et au Mérovingien. Donc soit il y avait là une population très faible, soit il y avait des villages à proximité dont les habitants pouvaient se retrouver sur les buttes en cas d'attaque. 

La plupart des découvertes archéologiques ont été réalisées en Maurienne avant la fin des années 1960 par des amateurs. Pourquoi ?

Soit parce que les travaux d'aménagement se faisaient plus lentement, à la main, et donc les gens avaient le temps de le voir, soit parce qu'il y avait des relais importants dans chaque village, le curé et l'instituteur qui étaient souvent des érudits et recensaient toutes les trouvailles. Ensuite, il y a eu dans les années 1960 et 1970 des sociétés d'histoire et des club d'archéologie locaux. J'en ai monté un à Modane. On pouvait faire des fouilles, et on surveillait. Mais un directeur de la circonscription Rhône-Alpes a décrété que les amateurs étaient des branleurs, donc il n'a plus donné d'autorisation de fouille. Cela s'est accompagné de la professionnalisation de l'archéologie, avec les chantiers qui ne peuvent plus accepter de bénévoles car il faut respecter des règles de sécurité. Donc les seuls qui s'intéressent désormais à l'histoire et à l'archéologie, malheureusement, ce sont les détectoristes. 

Vous-même avez commencé à fouiller de façon plus ou moins clandestine dans les années 1960.

A l'époque, j'ai cherché un chantier officiel, mais c'était comme aujourd'hui et il n'y en avait pas. Donc j'ai commencé avec un radiesthésiste, et me suis intéressé à ce qu'on trouvait, des poteries, des monnaies. J'ai rencontré les fondateurs du club d'archéologie Vaugelas, puis ai été présenté au colonel Baradez, aviateur qui a découvert le principe de la photo aérienne en archéologie. Il m'a obtenu un stage en 1968 à Saint Romain en Gal pour que je sois autorisé à diriger des chantiers. Mais c'est vrai que j'ai commencé clandestinement, comme la plupart des gens. Et même dans les années 1970, pour la plupart de mes fouilles, je ne demandais pas d'autorisation. Je fouillais d'abord et je déclarais après ce que j'avais trouvé. Aujourd'hui, si on fait ça, on va en prison !

Vous êtes devenu archéologue professionnel en 1986. Vous quittez alors la profession de cheminot pour vivre de votre passion, ce qui passe par un départ de Maurienne. Et en revenant en 2002, vous constatez l'étendue des saccages. 

Jusqu'en 1986, j'étais à peu près toujours sur place, au moins pour la Haute-Maurienne, et je surveillais tous les chantiers. Mais de 1986 à 2002, pendant que j'étais absent, les stations ont grandi, on a construit des bâtiments partout. Des secteurs où je savais qu'il y avait des vestiges ont été complètement défoncés. Et pendant toutes ces années, il n'y a pratiquement pas eu une trouvaille. Quand je suis rentré et que j'ai vu tous les massacres, j'ai passé un ou deux ans à écrire et à téléphoner à la direction des antiquités pour parler de chantiers où ils étaient encore en train de tout détruire. On me disait : « ok, on viendra dans trois semaines », ou « ah, désolé, c'est un raté, j'étais en vacances », ou encore « on ne peut plus rien faire, c'est trop tard ». A force de dénoncer en vain ces destructions, j'ai écrit à la patronne responsable de toute la Savoie. Elle m'a traité par le mépris, ne répondant pas à mes courriers. J'ai donc fini par envoyer dix-neuf pages au ministre où je recensais tout ce que j'avais vu détruire en quelques années. C'était vers 2004, et j'étais encore en activité. Cela m'a couté ma fin de carrière. Je me suis retrouvé sans cesse en déplacement, sans jamais plus être chef, alors que je l'étais auparavant. J'étais payé comme chef mais je travaillais comme ouvrier, été comme hiver, sans jamais pouvoir faire de rapport...

Des années plus tard, vous constatez toujours la même chose : il n'y a pas de diagnostic archéologique sur les chantiers en Maurienne. 

Très très peu. Là, j'arrive de Bessans où ils ont fait une tranchée pour enterrer l'électricité jusqu'à Lanslevillard. Elle traverse tous les coins riches en sites archéologiques, et il n'y a personne pour contrôler quoi que ce soit. Je l'avais pourtant signalé au printemps...

Vous essayez vous-même d'aller sur chaque chantier pour voir ce qui peut être trouvé, ou sauvé. Est-ce votre activité principale de retraité ?

On peut dire ça. Pour cette tranchée, je n'y suis pas allé, mais la plupart du temps, c'est ce que je fais. Et à chaque fois, j'ai obtenu des résultats, sans avoir pour autant la reconnaissance de la patronne du SRA à Lyon. Elle préfère ne rien savoir, car quand je les préviens qu'il y a eu des destructions, ça ne leur plait pas. On va plutôt me traiter de pilleur qui fait des actes de fouille sans autorisation... 

A vous lire, quand on cherche on trouve, aussi bien sur les chantiers qu'en se baladant en montagne. Vous dites faire des découvertes presque à chaque sortie.

Oui, la Maurienne est un pays riche. Sans même utiliser détecteur de métaux, on peut trouver beaucoup de choses, que ce soit des gravures rupestres, des sites néolithiques ou romains. 

Vous n'êtes pas le seul à chercher, et beaucoup utilisent des détecteurs. Vous dites d'ailleurs que tout ce qu'on connait de la circulation monétaire en Maurienne provient des découvertes des détectoristes.

Il a bien eu quelques trouvailles anciennes de monnaies romaines, mais, comme il n'y a jamais eu de fouille, pour des monnaies gauloises, allobroges ou de Marseille, c'est l'arrivée des détecteurs qui les a fait connaitre. Le problème avec les détectoristes, c'est que si certains me disent ce qu'ils trouvent, je suis condamnable car je n'ai pas à accepter ces renseignements. C'est la position du service régional de l'archéologie. Après, beaucoup ne disent rien, gardent ce qu'ils trouvent, le vendent. Et ceux qui apportent leurs trouvailles au musée de Saint-Jean de Maurienne lui donnent une réputation de blanchisseur d'objets. On accepte des objets qui sont importants, mais ça nous attire des ennuis...

Le musée en récupère régulièrement ? 

Il y a des objets qui nous sont donnés, d'autres que je donne moi-même. Mais tant que la loi sur les détecteurs ne sera pas éclaircie, on sera dans une situation compliquée...


Reste que vous estimez que la Maurienne est un territoire qui mériterait d'être bien mieux étudié archéologiquement. 

Ah, si le service régional faisait son boulot normalement... Cela ne les préoccupe pas qu'il y ai sans cesse des destructions.

Aux Karellis, il y aurait beaucoup de choses à sauver, et personne ne s'en préoccupe ? 

Eh oui. Demain, il suffirait qu'ils agrandissent le gite hors sac ou qu'ils modifient le forum et ils foutraient en l'air un site très important, sans que personne ne le sache. Mais il y a plein d'endroits où il y aurait des fouilles intéressantes à faire avant qu'ils ne détruisent.

Et si on se mettait à fouiller, pourrait-on trouvé des traces d'Hannibal ? Ce serait la grande trouvaille mauriennaise validant ce qui demeure un mythe. 

Si ça se trouve, un type avec un détecteur a déjà découvert un truc important, une monnaie punique ou un fibule de Carthage.

En attendant, on parle toujours du passage d'Hannibal mais on n'a rien trouver qui en témoigne nulle part, ni en Maurienne ni ailleurs dans les Alpes. 

Non, absolument rien. Un américain prof à Stanford, spécialiste de la préhistoire alpine, a demandé une autorisation pour fouiller au col de Clapier, au Mont Cenis, le lieu le plus probable du passage d'Hannibal. Mais le service régional lui a refusé en estimant son projet de recherche farfelu. Donc si quelque chose est découvert, cela sera plutôt du fortuit. Beaucoup doivent y aller au détecteur, et peut-être que quelqu'un a trouvé quelque chose, sans savoir ce que c'est. Résultat, on ne le verra jamais.

Entretien : Brice Perrier

 

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