Dans L’héritage de Vichy, Cécile Desprairies révèle que les sports d’hiver se sont développés durant l’Occupation. L’origine de notre économie touristique serait-elle pétainiste ?

Commençons par une colle : qui a créé l’ordre des médecins, celui des experts-comptables, mis en place les comités d’entreprise, l’inspection du travail, les tickets-repas, ou encore imposé la médecine scolaire et celle du travail ?... Eh bien, ce bienfaiteur de notre République s’appelle : Philippe Pétain. Le maréchal en personne ! Le vieux militaire et son gouvernement de collaboration qui, de 1940 à 1944, produiront quelques 16 000 nouvelles lois dans tous les domaines, et ce avec d’autant plus de facilités qu’il  n’y avait plus de parlement... Dans L’héritage de Vichy, la philosophe et germaniste de formation Cécile Desprairies égrène l’inventaire de 100 mesures issues de Vichy toujours en vigueur en France. Un ouvrage surprenant et passionnant qui nous dévoile que l’Occupation n’est pas non plus étrangère au développement de l’alpinisme et de ce qui est devenu la première source de revenu dans notre belle région : les sports d’hiver.

Alors que va s’ouvrir la saison hivernale dans toutes nos provinces, de la Maurienne au Chablais, il est donc temps de se pencher avec Cécile Desprairies sur cette période trouble de notre histoire qui a néanmoins contribué à façonner la Savoie d’aujourd’hui.

Cécile Desprairies, vous débutez le chapitre de votre livre consacré aux pratiques sportives en évoquant l’alpinisme. Et on est surpris de découvrir que remontent en fait au temps de Pétain les bases de ce que vont devenir les sports d’hiver.

Parmi les mesures les plus marquantes du régime de Vichy, le sport tient une place prépondérante, et en particulier les sports de montagne. Dans le domaine de l’alpinisme, il y a la mise en place du métier de guide de haute montagne, mais on créé aussi celui de moniteur de ski. Ces métiers, qui n’existaient pas de manière officielle, vont être sanctionnés par un diplôme. Désormais, nul ne pourra exercer sans ce sésame. Vichy va donc donné à ces activités un statut plus professionnel en leur assurant une formation adéquate. Et ça, je l’attribue à une influence germanique certaine.

Pourquoi s’inspirer des Allemands en matière d’alpinisme ? Ils étaient si forts que cela dans cette discipline ?

A l’époque, ils étaient à la pointe dans ce domaine. Tout au long des années 30, les alpinistes allemands s’attaquent régulièrement aux plus hauts sommets, tant en Europe qu’au Tibet. Leurs expéditions sont magnifiées par le régime nazi et deviennent des enjeux géopolitiques. Il y a même un genre cinématographique qui consiste à faire des films sur le sujet ; je pense au film de Leni Riefenstahl Das blaue Licht, « La lumière bleue » en français, qui est un must du genre, tourné avec la caméra au bout des skis. Côté technique, les nouveautés viennent aussi d’outre-Rhin, comme le crampon à douze pointes, les pitons ou les mousquetons. Toutes ces pratiques vont arriver en France et se mettre en place sous l’influence de l’occupant avec le régime de Vichy en 1941, et ce jusqu’en 1943. Les prémices de ce mouvement débutent même dès 1940 dans la zone occupée avec l’installation de murs d’escalade dans la forêt de Fontainebleau.

Dans le sport vu par le Troisième Reich, il y a aussi le fameux principe du « culte du corps ».

La vision du corps des Allemands, influencée par le protestantisme, est alors opposée à la française marquée par le catholicisme et dans laquelle le corps reste tabou. Pour les Allemands, un corps sain est un corps propre, que l’on doit entretenir par le sport, mais aussi en le lavant pour éviter la propagation des maladies comme la tuberculose et la syphilis qui ne sont pas encore curables. A cette époque, les Allemands trouvent que les Français sont sales, qu’ils ne se lavent pas assez. Toujours sous leur influence, on va donc multiplier les salles de bains et les piscines, ce qui va nous apporter un autre rapport à l’eau. Côté sport, le handball, qui est un discipline d’origine allemande, arrive chez nous, suivi du rugby à XV car le rugby à XIII est jugé trop anglais. Il y a aussi l’introduction du judo, un sport venant du Japon, pays allié du Reich, et enfin les « sports d’hiver », qui sont la traduction littérale du Wintersport en allemand.

Le développement de bon nombre de stations date ainsi de l’Occupation.

Oui, et moi qui croyais que Courchevel était la station des banquiers stressés, en fait, c’est plutôt celle de la collaboration avec les Allemands ! C’est à cette période que l’équipement des stations se développe. Le commissariat général aux sports est à l’origine des stations de Courchevel, Vars, Chamrousse. Parallèlement, des travaux sont menés à Serre-Chevalier qui inaugure le téléphérique le plus long d’Europe en 1941, et à Val d’Isère qui se dote du téléphérique le plus rapide du monde en 1943. Le phénomène fait même la une de la presse collaborationniste de l’époque. Les stations sont créées, les téléphériques sont construits, les sports d’hiver deviennent à la mode.

Finalement, tout ce qui a structuré la première ressource économique de la Savoie, le ski, vient du régime de Pétain.

Absolument. Le ski doit beaucoup à Pétain, ou en tout cas à son gouvernement. Enormément de choses viennent de cette époque, comme la Fédération Française de la Montagne (FFM) et Jeunesse et Montagne (JM) qui est l’ancêtre de notre UCPA (Union des centres de plein air), C’est aussi sous Pétain qu’on a commencé à attribuer les fameuses étoiles au ski, 1ère 2ème, 3ème. C’est très Vichy, l’époque des sept étoiles du Maréchal. On distribue alors des étoiles dans tous les sens, au ski comme aux hôtels. On crée même le statut de danseuse étoile. La création de l’ESF (Ecole du Ski Français) date de aussi de l’occupation. D’ailleurs, quand il y a le mot « français » brandi de cette manière pour ce genre d’institution, on peut se poser des questions et s’interroger sur son origine…

L’ESF vient vraiment de Vichy ?

Oui, l’école supérieure de ski et d’alpinisme (ESSA) a été fondée le 12 janvier 1941. Fin 1943, elle devient l’Ecole nationale de ski. Ensuite, elle a simplement été recréée en 1945 avec de nouveaux statuts qui supprimaient, par exemple, le fait qu’il était impossible d’en faire partie si l’on était juif. Mais l’ESF, les moniteurs de ski, tout ça, c’est bien Vichy.

Peut-on alors parler « d’aspects positifs » du régime de Vichy, comme certains ont parlé « d’aspects positifs » de la colonisation ?

Ah ça, ce n’est pas à moi de le dire. On essaie toujours de me faire dire si ce régime était bon ou mauvais, positif ou négatif, mais la démarche d’un historien, ou d’une philosophe, n’est pas celle-ci. Elle consiste d’abord à voir d’où les choses viennent et comment elles fonctionnent. C’est ça la question primordiale qui a conduit toute ma démarche. Après, il n’est pas exclu d’avoir un avis. Mais ce qui est certain, c’est que ce régime a eu une certaine efficacité, et il a changé nos pratiques en profondeur. La France a pris alors un virage vers la modernité. Il y a eu un avant et un après, notamment dans la notion de loisirs, le « freie Zeit » qui est d’ailleurs une notion nazie au départ.

Finalement, pourquoi y-a-t-il  fallu attendre votre livre pour prendre connaissance de tout cet héritage caché,  quelque 70 ans après ? Les institutions auraient-elles toujours un problème avec ce que nous a transmis Vichy ?

Oh oui, bien sûr. On refoule l’héritage parce que ce serait reconnaître que le régime de Vichy était complexe, que Vichy c’est aussi la France. Alors on est dans le déni. Et pas seulement de la part des institutions, quand je vois les réactions violentes que je dois subir parfois…

Vous avez essuyé des réactions virulentes ?

Vous n’avez pas idée ! J’ai dû mettre mon numéro de téléphone sur liste rouge. C’est incroyable les réactions que ce livre a déclenchées. Alors que la plupart des acteurs de cette période de l’histoire sont morts ou en train de mourir, libérant ainsi une certaine parole, c’est la deuxième génération, aujourd’hui septuagénaire, qui va s’offusquer de ce que l’on peut révéler sur cette période. A quoi ça sert d’être toujours dans le déni ? Je cite souvent De Gaulle qui a dit à la Libération : «  La France a besoin de ses enfants, de TOUS ses enfants ». Dire cela, c’est refuser une épuration une profondeur. On n’a pas voulu voir d’où venaient les choses, et ça, on le porte encore en nous aujourd’hui.

Avec toutes ces mesures en faveur des sports d’hiver, peut-on dire que Pétain aimait la montagne ?

Non, à mon avis, ça ne l’intéressait pas tellement. Encore une fois, c’est plus l’influence de l’occupant. C’est aussi une certaine idée que son gouvernement avait de la notre pays, et surtout une image qu’il voulait donner de la France. La montagne était un terrain d’expression idéal pour les valeurs que Vichy voulait faire passer : le redressement intellectuel et moral du pays, le sens de l’effort, le surpassement, « l’esprit de sacrifice qui l’emporte sur l’esprit de jouissance ».

Mais savez-vous si le maréchal skiait ?

Vu qu’il avait déjà 84 ans à son arrivée au pouvoir en 1940, ça m’étonnerait. Et ce n’est pas parce que son gouvernement prônait la pratique des sports d’hiver qu’il s’y adonnait forcément. D’ailleurs, il a aussi instauré une politique de famille nombreuse pour promouvoir la natalité, mais n’a jamais eu d’enfants.

Entretien : Frédéric Delville

L’héritage de Vichy - Ces 100 mesures toujours en vigueur, de Cécile Desprairies, Armand Colin Editions

 

Commentaires  

 
0 #19 13-05-2013 08:20
Hasard des clics sur internet, je vois sur cette page :
http://www.lequipemag.fr/lemag/
magasine du 11 mai 2013,
que ce n'est pas "Côté sport, le handball, qui est un discipline d’origine allemande, arrive chez nous, suivi du rugby à XV car le rugby à XIII est jugé trop anglais." mais : "le rugby à XIII a été supprimé"
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+1 #18 11-04-2013 11:10
Super [url =http://www.lavoixdesallobroges.org] Lavoixdesallobroges!
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+1 #17 11-04-2013 11:07
Formidable éditorial.
Cordialement Darius
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0 #16 11-12-2012 00:41
L'inspection du travail a été créee en 1892, et il ne me semble pas que Vichy y ait touché... (Après, elle a pu être utilisée comme toute la fonction publique)
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+6 #15 03-12-2012 14:54
apparemment ça en chatouille deux trois que Courchevel soit un projet initié par Vichy... en savoie aussi on serais toujours dans le déni ?
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-6 #14 03-12-2012 12:50
A proprement parler, il n'y a aucune "révélation" dans ce livre. En effet, il n'y a rien qui ne soit pas déjà connu par ailleurs.

Ce qui me dérange dans cet interview, et ce qui ne me donne pas envie de lire votre bouquin, est que le sujet "Gouvernement de Vichy et la Montagne" semble survolé, et est en tout état de cause présenté de manière racoleuse.

Quand on lit "Oui, et moi qui croyais que Courchevel était la station des banquiers stressés, en fait, c’est plutôt celle de la collaboration avec les Allemands !", on ne peut que sourire.

Il est vrai que c'est Vichy qui a initié la réflexion autour l'équipement de grandes stations de ski, à la suite de la conférence du 24 août 1942 "en vue de décider du choix d'une grande station internationale de sports d'hiver".

En revanche, en ce qui concerne Courchevel et comme l'a souligné Adrien, c'est le département de la Savoie, sous l'impulsion de Pierre de la Gontrie, qui a mis en oeuvre le projet de Laurent Chappis, architecte et urbaniste, qui a conçu de MEMOIRE et EN CAPTIVITE depuis un oflag (camp allemand pour officiers prisonniers) le projet d'aménagement des Trois Vallées, dans le cadre de sa thèse d'urbanisme.

Laurent Chappis avait été présente à Pierre de la Gontrie par Maurice Michaud, camarade de détention, polytechnicien et futur grand ordonnanceur du "Plan Neige" des années 70.

Pour finir mon propos, voir notamment l'étude d'Alice Travers aux éditions l'Harmattan pour un tour d'horizon assez complet de la question : http://www.harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&isbn=2747517241
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+7 #13 02-12-2012 19:52
Citation en provenance du commentaire précédent de Le Haricot Rouge :
Je ne sais pas pourquoi tu viens t'exciter ici, peut-être que tu n'aimes pas les haricots ?

Je t'ai cité la partie de l'article, si pour toi ça signifie "introduction massive, généralisation du rugby à XV", si pour toi, citer une page de Wikipédia signifie "Avoir pour seule source d'information wikipédia", et bien ma fois on dira qu'on ne parle pas la même langue.

Mais de là à t'énerver comme tu le fais, tu pourrais au moins respecter les lecteurs de La Voix et passer tes nerfs ailleurs.


Tu as raison, je m'incline.
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-9 #12 02-12-2012 19:25
Je ne sais pas pourquoi tu viens t'exciter ici, peut-être que tu n'aimes pas les haricots ?

Je t'ai cité la partie de l'article, si pour toi ça signifie "introduction massive, généralisation du rugby à XV", si pour toi, citer une page de Wikipédia signifie "Avoir pour seule source d'information wikipédia", et bien ma fois on dira qu'on ne parle pas la même langue.

Mais de là à t'énerver comme tu le fais, tu pourrais au moins respecter les lecteurs de La Voix et passer tes nerfs ailleurs.
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+5 #11 02-12-2012 18:58
Citation en provenance du commentaire précédent de Le Haricot Rouge :
Citation en provenance du commentaire précédent de hervé :
C'est facile de jouer sur les mots. On parle d'introduction massive


Jouer sur les mots ? C'est toi tout seul qui parle d'introduction massive. Je ne sais pas pourquoi tu es si mal embouché, ma seule réponse est cet extrait de l'article :
"Côté sport, le handball, qui est un discipline d’origine allemande, arrive chez nous, suivi du rugby à XV car le rugby à XIII est jugé trop anglais"


Avoir pour seule source d'information wikipédia ça veux tout dire... Pour ta culture personnelle, le rugby à XV était quasiment moribond dans les années 30. Quasi mort, c'est bien Vichy qui lui a donné un second souffle en l'imposant et en interdisant le XIII.
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-7 #10 02-12-2012 15:50
Citation en provenance du commentaire précédent de hervé :
C'est facile de jouer sur les mots. On parle d'introduction massive


Jouer sur les mots ? C'est toi tout seul qui parle d'introduction massive. Je ne sais pas pourquoi tu es si mal embouché, ma seule réponse est cet extrait de l'article :
"Côté sport, le handball, qui est un discipline d’origine allemande, arrive chez nous, suivi du rugby à XV car le rugby à XIII est jugé trop anglais"
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