Il est courant dans certains milieux savoyards de vouer un culte aux ancêtres. Mais pour faire moderne, on dote nos aïeux d’une pensée rationaliste qui n’était pas la leur.

On reproche volontiers aux Savoyards de s’en remettre trop à leurs ancêtres sur le plan culturel. C’est que la République éduque officiellement à un rationalisme situé au-delà des traditions communautaires. Elle postule que la raison est le seul élément réellement noble de l’humanité, en ce qu’il est partagé par tous, quoiqu’à divers degrés. Elle stipule, au fond, que la nation gauloise possède cette faculté d’une façon quasi parfaite, et que les autres devraient se contenter de l’imiter ou de se plier avec joie à ses enseignements. Jules Ferry parlait d’une race qui avait cultivé d’instinct le rationalisme et qui donc devait s’imposer à tous afin de sortir l’humanité de la nuit de l’obscurantisme. Les héritiers de ce penseur laïc critiquent justement les Savoyards parce qu’ils restent réfractaires à ce projet.

Selon la doctrine d’Auguste Comte, les hommes auraient d’abord été religieux ; ensuite, ils auraient progressé vers le culte de la nature ; finalement, ils acquerraient l’esprit scientifique, devenant ainsi des êtres humains à part entière. Or, il faut bien l’avouer : les Savoyards, avant l’annexion, se sont partagés entre la première et la seconde sorte ; ils n’ont jamais vraiment perçu l’importance de la troisième. Les conservateurs étaient catholiques ; les progressistes, disciples de Voltaire et de Rousseau, qui étaient, l’un déiste, l’autre protestant. Le matérialisme d’un Diderot y était inconnu. Il n’a réellement été introduit en Savoie qu’à la suite du rattachement à la France. Il faut en mesurer l’importance.

Ecouter l'esprit

Mais les autorités de la République ne peuvent pas l’admettre. Déjà, elles partent du principe que seule la lignée proprement française a toutes les qualités requises. Mais surtout, les faits montrent que réellement, les écrivains savoyards d’autrefois étaient portés à l’ésotérisme chrétien, et non au positivisme scientifique. Le catholicisme, en France, a constamment cultivé les sciences : les jésuites dirigeaient un enseignement de qualité, qui préfigurait celui actuellement dispensé dans les écoles. En Savoie, l’enseignement de François de Sales était mystique. Joseph de Maistre, qui se disait profondément catholique, n’a pas par hasard été, dans le même temps, un disciple de Louis Claude de Saint-Martin, le grand théosophe du XVIIIe siècle. Une telle situation, en France, est impensable. En Savoie, ce paradoxe a été rendu possible ! C’est un fait souvent mieux connu à Paris qu’à Chambéry même. Comme il déplaît à la conscience moderne, les locaux ont du mal à l’admettre. Mais cela n’a pas de sens : si on veut défendre ses ancêtres, il faut les défendre tels qu’ils sont, et non d’après l’image qu’on veut s’en faire. Le Savoyard adepte du rationalisme scientifique ne doit pas avoir honte de confesser qu’à la suite de Descartes les Français ont fait mieux que ses propres ancêtres sur ce point. Si, d’un autre côté, on dit qu’on aime ses ancêtres savoyards, il faut le justifier en défendant ce qu’ils ont réellement fait, dit et pensé. Aucun aveuglement à ce sujet ne peut être estimé honnête.

Esotérisme chrétien

Mais les autorités de la République ne peuvent pas l’admettre. Déjà, elles partent du principe que seule la lignée proprement française a toutes les qualités requises. Mais surtout, les faits montrent que réellement, les écrivains savoyards d’autrefois étaient portés à l’ésotérisme chrétien, et non au positivisme scientifique. Le catholicisme, en France, a constamment cultivé les sciences : les jésuites dirigeaient un enseignement de qualité, qui préfigurait celui actuellement dispensé dans les écoles. En Savoie, l’enseignement de François de Sales était mystique. Joseph de Maistre, qui se disait profondément catholique, n’a pas par hasard été, dans le même temps, un disciple de Louis Claude de Saint-Martin, le grand théosophe du XVIIIe siècle. Une telle situation, en France, est impensable. En Savoie, ce paradoxe a été rendu possible ! C’est un fait souvent mieux connu à Paris qu’à Chambéry même. Comme il déplaît à la conscience moderne, les locaux ont du mal à l’admettre. Mais cela n’a pas de sens : si on veut défendre ses ancêtres, il faut les défendre tels qu’ils sont, et non d’après l’image qu’on veut s’en faire. Le Savoyard adepte du rationalisme scientifique ne doit pas avoir honte de confesser qu’à la suite de Descartes les Français ont fait mieux que ses propres ancêtres sur ce point. Si, d’un autre côté, on dit qu’on aime ses ancêtres savoyards, il faut le justifier en défendant ce qu’ils ont réellement fait, dit et pensé. Aucun aveuglement à ce sujet ne peut être estimé honnête.

Le matérialisme doit rester humble

La relecture des vieux auteurs du duché est indispensable. Puis, on doit s’efforcer de démontrer que la voie réellement suivie par eux vaut bien mieux que ce qu’on en a dit. On sera ainsi forcément amené à remettre en cause la doctrine d’Auguste Comte, ou à la relativiser. On devra vanter les mérites du principe du juste milieu entre un courant chrétien faisant tendre au rationalisme et une voie mystique qui intègre les imaginations fabuleuses. Il ne saura s’agir de rejeter la science : il apparaîtra simplement comme légitime de ne pas la regarder comme le seul moyen d’évoluer vers le souverain bien. Met-on en danger le progrès humain, en raisonnant de cette façon ? En vérité, les principes du positivisme reposent sur des présupposés. Le secret de l’Évolution n’est pas aussi facile à cerner qu’on se l’imagine en général. Une idée nette, à ce sujet, exige la libre adhésion de l’esprit. On ne peut pas prouver absolument que la science dite expérimentale sauvera le monde. Le matérialisme doit rester humble face aux autres philosophies qui existent. La Savoie a toute sa place dans le concert des traditions que l’humanité a suivies. Elle représente un courant particulier qui, à la base, a droit à l’égalité et qui peut, par des chemins inattendus, participer à l’Évolution : au moins en rendant à la population espoir, motivation, joie de vivre – perspectives pour l’esprit et pour l’âme !

Rémi Mogenet


Article initialement publié dans le n°6 de la VDA (février 2006)

 

Commentaires  

 
+3 #5 16-09-2012 04:25
Très bon article et excellents commentaires des plus instructifs.
E fa bin d'parche d' pinsa é chuses dinse mé è pranè brave mé è démanoylle la movése vérta d' lo jacobins!
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+3 #4 13-09-2012 17:57
Non, je ne pense pas, je ne sais pas d'où ça vient.

Il est certain que la culture propre aux villes populeuses tend au matérialisme, parce qu'on y a l'impression que seules les actions humaines dirigent la vie, l'existence. La ville se ferme aux influences cosmiques, aux saisons, aux astres qu'elle ne voit plus, etc. Or, dans toutes ces actions de la nature, il paraît toujours y avoir un ordre secret, une logique, et pourtant elle est mystérieuse. Même si on ne croit pas au dogme catholique, on ne peut pas s'empêcher de croire aux mystères de la nature, à l'ordre secret qui crée en fait une hiérarchie morale entre les êtres au sein même de la nature : les plantes s'élancent au-dessus de la terre, les animaux bondissent par dessus les plantes, les hommes tiennent les animaux par des rênes. Dans une ville, la hiérarchie semble être le produit de la conscience humaine (d'ailleurs illusoirement), mais à la campagne, c'est différent. Rousseau l'explique bien dans "La Profession de foi du vicaire savoyard".

J'ai traité de cette question en réponse à ce qu'affirmait un écrivain savoyard installé à Paris et qui prétend que la vie spirituelle est plus intense à la ville qu'à la campagne : http://remimogenet.blog.24heures.ch/archive/2009/07/23/l-arbre-ou-l-esprit-souffle.html
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+2 #3 13-09-2012 14:35
Vous avez probablement raison. C'est aussi sans doute lié également à la population peu nombreuse.
La France devait compter plus de 20 fois la population savoyarde de l'époque.

Un petite interrogation sur le style: un paragraphe se répète "Le Savoyard adepte du rationalisme scientifique (...)"

C'est volontaire ou bien ?
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+3 #2 12-09-2012 10:21
Non, Aymon, vous ne perdriez pas forcément. Je ne sais pas. Mais il y a certainement une différence de degré entre le rationalisme et le positivisme. Cependant, on trouve dans François de Sales que la science n'est bonne que si elle permet de renforcer la foi, et qu'en soi, elle est vaine. Naturellement, à Turin, il y avait des écoles de science réputées, et des Savoyards y sont allés. Mais la science réelle n'est pas forcément en contradiction avec ce que dit François de Sales, on peut toujours trouver dans les mathématiques un ordre admirable qui renforce la foi en un esprit créateur divin. Je voulais parler du rationalisme scientifique moderne, qui tend au matérialisme, l'idée que la science ne peut pleinement s'exercer que si elle ne se penche que sur les phénomènes physiques. Or, je crois bien que pour les Savoyards, c'était étrange d'emblée, parce que la Savoie était culturellement animée par des prêtres qui étaient tous plus ou moins disciples de François de Sales et qui pensaient donc tous que la science était utile si elle renforçait la foi, si elle amenait par exemple à faire admirer l'auteur de la nature. Xavier de Maistre s'est beaucoup occupé de science, lui aussi, mais il avait justement ce genre d'idées. La science purement spéculative était rejetée, et plus encore la démarche qui consistait à opposer la raison et la foi. Or, le fait est que je n'ai pas trouvé de Savoyard qui ait considéré que la raison fasse tendre au matérialisme, par exemple, comme on l'observe chez Diderot. Même les Savoyards qui doutaient du dogme catholique se contentaient de penser que la raison amenait à considérer d'une façon plus abstraite la divinité, ainsi que le faisaient Voltaire et Rousseau. Et au demeurant, je crois réel que le rationalisme scientifique, même s'il a pu pénétrer peu à peu en Savoie, n'y est pas né, et qu'il y a pénétré d'une façon ralentie, à cause de ce qu'avait dit François de Sales, qui restait la figure majeure des lieux, comme Descartes était la figure majeure en France. La science morale, pour ainsi dire, paraissait plus importante en Savoie qu'en France, un peu comme en Orient.
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+5 #1 12-09-2012 08:25
La Savoie (au sens des états de Savoie) a donné quelques scientifiques avant l'annexion, ce serait réducteur de dire l'inverse.

Claude-Louis Berthollet, chimiste, on lui doit l'eau de javel.
Joseph-Louis Lagrange, célèbre mathématicien.

Pour ne citer qu'eux, ce sont ceux qui me reviennent d'emblée.

Il ne faut pas oublier que la Savoie était en avance, pour ce qui est des disciplines disons "politiques et sociales": les cadastres, l'abolition du servage, code Sarde (qui inspirera le code civil français) etc.

Sans me battre sur la sémantique avec R.M (parce que je perdrais), il y a une différence (de degré, plus que de nature) entre le rationalisme et le positivisme.
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