Musée savoisienAlors que des « spécialistes » sont conviés au château pour plancher sur le Musée savoisien, André Palluel nous livre sa recette pour un vrai musée de Savoie.

La « cession du Musée savoisien » par la ville de Chambéry au conseil général du département de la Savoie et la réunion proche au château d’une assemblée de « spécialistes » (dont je crains l’impuissance si elle est trop grande) m’amène à écrire ce petit « état des lieux » que je communique à La Voix des Allobroges, le seul média savoyard susceptible de le publier en ces temps d’incertitude et de pauvreté intellectuelle.

La question est donc : Pourquoi et comment un musée d’histoire de Savoie ?

Les oppositions culturelles

Les touristes viennent ici pour chercher l’originalité d’une province forte d’un passé particulier (« cette province qui fut autrefois un état », disait le professeur Lovie). L’appétit est d’autant plus fort qu’il repose sur une ignorance absolue de l’opinion à ce sujet. Or les grands musées régionaux ne considèrent le plus souvent que l’aspect alpin. De ce fait, les autorités politiques ou culturelles (essentiellement muséographiques) ne veulent entendre parler que d’ethnographie, mais avec le principe très répandu parmi les muséographes de ne pas insister sur les « costumes folkloriques ». Un seul musée en présente aujourd’hui à Saint-Jean de Maurienne, puisque celui d’Hauteville a fermé et qu’aucun n’est présenté valablement au Musée savoisien. En fait, seuls quelques musées réputés secondaires peuvent se vanter de rappels historiques (Thonon, Thônes, Conflans, Saint-Jean de Maurienne, Moutiers), Chambéry se drapant orgueilleusement dans un esthétisme classique.

Les problèmes pratiques

Il y a d’abord la petitesse du Musée savoisien, qui a tout juste de quoi donner des « impressions » sur les collections entassés dans ses réserves face à de « modestes » salles de présentation. Le réaménagement du musée suppose dès maintenant le choix fondamental d’entrer en possession des locaux de la mission catholique italienne dont on envisage le déplacement. La ville de Chambéry, qui a déjà manqué l’acquisition du studio Dumont Mollard et qui a bloqué le musée par un prétendu musée de la résistance conçu uniquement dans le besoin de satisfaire les mouvements d’ancien combattants (loin de vouloir oublier la guerre, il importait aussi de savoir les conditions d’une quelconque commémoration), ne peut pas se permettre de rater cette nouvelle occasion.Victor Amédée I

On ne doit pas éluder le problème de la faiblesse des collections. En 1560 comme en 1860, les souverains ont vidé consciencieusement le château de leurs souvenirs de familles. Les révolutions, brutales ou non, n’ont rien arrangé. Seul la mairie de Montmélian dispose ainsi de l’unique buste  connu de Charles-Albert et le Musée savoisien ne possède aucun tableau historique. Là encore, seuls quelques musées secondaires (les même que cité ci-dessus) peuvent permettre certains rappels historiques. Devant cette faiblesse fondamentale, les conservateurs du Musée savoisien ont préféré opté pour des choix non historiques (Monsieur Manoury vers un village ethnologique, monsieur Aubert vers une musée de peinture, monsieur Hamman vers un musée de sculpture), ce qui satisfait leurs goûts, leurs formations (plus artistique qu’historique) et leur prudence pour ne pas affronter les politiques ou les intellectuels et érudits locaux.

Les problèmes intellectuels

Il y a une véritable ambiguïté vis-à-vis de l’histoire générale. Parler du thermalisme, de l’alpinisme, de l’agriculture ou du baroque est intéressant, mais non essentiel car non caractéristique de la Savoie. On se perd dans la nécessité de relier l’aspect savoyard à la nécessaire histoire générale, ce qui exige aussi de dangereuses options fondamentales. Rappelons-nous ici l’échec des Amis des musées, qui ont tenté en 1980-85 de faire de Chambéry une capitale du baroque.

De leur côté, les érudits insistent plus sur la richesse de la province que sur la nécessité de la présenter à la fois scientifiquement et pédagogiquement. Et cela ne remonte pas à hier si l’on se remémore l’opposition des intellectuels savoyards au député Théodore Reinach qui, en 1910, prônait des expositions sur l’histoire de Savoie en prétextant que ce sujet était le monopole des « vrais Savoyards » qui, d’ailleurs, n’en avaient pas besoin puisqu’ils avaient assez de connaissances à ce sujet. Ceci explique que, en dehors de son appellation, le Musée savoisien est resté comme à ses origines dans une conception classique d’un mélange d’archéologie, d’ethnologie et d’histoire qui évitait l’accusation de « trop en dire », ou, à l’inverse, de « ne rien en dire ». Car il est difficile de concilier les exigences des érudits et de l’élite avec les besoins inconscients et mal formulés de l’opinion moyenne.

Il faut également faire face au refus officiel (lui aussi inconscient bien qu’obstiné) de trop parler de la Maison de Savoie. Soulignons une certaine tradition de nos élus savoyards hostiles à toute référence à la Maison de Savoie, lui reprochant ses abandons de la Savoie dans le passé et ses mauvaises fréquentations actuelles (pour ne pas dire plus). Cette opposition idéologique est très caractéristique des mentalités françaises en comparaison de l’opinion italienne, beaucoup plus souple pour ce qui est de la conservation des patrimoines. Alors on veut bien parler des princes de Savoie jusqu’au XVème siècle (quand ils étaient considérées comme français), à la rigueur jusqu’à la révolution de 1792, mais pas question de les envisager ensuite car devenus trop « italiens ». Le Musée savoisien a une seule collection de portraits (que l’on s’est empressé de mettre en réserve) et les tableaux de l’abbaye d’Hautecombe, jugés secondaire et sans valeur historiques (par les spécialistes lyonnais), restent invisibles, même à Hautecombe… D’ailleurs, pourquoi présenter des effigies sur des personnages totalement inconnus des visiteurs, puisqu’aucune indication n’est jamais donnée sur chacun d’eux ?

Nous devons aussi prendre conscience du danger du localisme. L’opposition entre les deux conseils généraux gène l’intérêt pourtant manifeste de parler de toute la Savoie, d’autant que les politiciens et notables, très sensibles à leur renoms et influences, n’accordent que du bout des lèvres leur accord pour des activités au chef lieu de leur département. Ils préfèrent, et de loin, concentrer sur leurs « vallées » les patrimoines et les souvenirs.

Emmanuel Philibert de SavoieIl faut par ailleurs tenir compte de nos inévitables et nécessaires voisins suisses, valdotains et piémontais sur lesquels nos responsables manifestent une réserve de mauvais aloi. Qui connaît le Musée national romand de Prangins ? Qui a reconnu et étudié le succès du Musée de Bard ? Qui a jamais cherché à reproduire (ou au moins photographier) les grands tableaux historiques des châteaux piémontais ? Le Piémont, en particulier, jouit d’un patrimoine historique inestimable et d’une rare souplesse qui devrait permettre d’en tirer orgueilleusement profit. La région Piémont ne cesse en effet de rappeler qu’elle fut autrefois un royaume, même dit de Sardaigne, et cela surtout depuis le déclin industriel des années 1970 qui l’amène actuellement à se reconvertir dans le tourisme, d’où cette éclatante restauration des châteaux princiers de la couronne de Turin. L’accession de Gianni Oliva, grand historien de la Maison de Savoie, au poste d’assesseur régional à la culture est caractéristique de cette souplesse et de cette largeur de vue. Cependant, si le Piémont peut-être un modèle, il n’en est pas moins un partenaire difficile : toujours aimable, certes, mais fort exigeant sur ses indemnités, ses garanties et ses prétentions.

Rappelons enfin que l’opinion cherche en permanence la nouveauté, d’où la nécessité de chercher sans arrêt de nouvelles réalisations, d’où l’intérêt des expositions temporaires et des réalisations informatiques.

Alors à quel choix arriver ?

La perspective d’un musée savoyard exige, tout d’abord, de parler de l’ancien état savoyard, ce que semble redouter, en tout ou en partie, beaucoup de responsables aussi bien politiques que culturels, alors que, justement, c’est ce que veulent voir les touristes venus au Musée savoisien. Cela implique la nécessité de parler de la Maison de Savoie entre le XIème et le XIXème siècle (compris), et de montrer les signes de cet état (le cadastre, le tabellion, les rouleaux de chatellenies, les uniformes) et ses variations (ne serait-ce qu’un ensemble de cartes).

Il faudra parler de toutes les spécificités de cet état (d’autant que nos voisins et ex partenaires en parlent peu) et montrer les grandes particularités savoyardes (tout ce qui distingue la province de ses voisins), notamment les paysages transalpins et leur habitat. Il s’agira d’accompagner cet effort d’une politique culturelle de prise de conscience par l’opinion de l’héritage culturel local. C’est jusqu’alors toujours trop discret ou dispersé. Il faut renforcer les liens entre les autorités, les musées et les différents médias locaux. Il faut surtout s’appuyer de façon moderne sur l’informatique (à grande dimension) qui permet de palier la pauvreté des vestiges muséographiques et de doubler une « présentation statique d’un noyau central » par une politique systématique d’information (même numérique), à partir d’expositions temporaires dont l’ensemble peut former à moyenne échéance une formidable collection propre à être communiqués aux régions et états voisins. Les temps actuels nous permettent de franchir ce pas en conciliant les techniques modernes avec un intense et nécessaire besoin de communication pour donner à la Savoie ce qui lui manque le plus, la conscience d’elle-même (comparons la nullité du sentiment savoyard actuel avec l’importance de celui des Bretons ou des Alsaciens).

En conclusion

Je crains que tout ceci ne corresponde pas aux principes de l’école du patrimoine et aux principes de nos conservateurs de musée peu concernés par les besoins du public et par l’histoire, préférant l’art pour l’art et le seul plaisir des spécialistes, alors que, en même temps, ils ne cessent de proclamer leur volonté d’ouvrir le musée au « grand public ». Quant au département, il ne sent pas qu’un tel projet ne peut que décevoir, faute de faire les choix nécessaires sur le local, sur le but cherché, sur les moyens utilisés. Il est pourtant grand temps de donner à la Savoie son musée.

André Palluel-Guillard, professeur émérite de l’Université de Savoie

 

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