Claude Barbier vient de lâcher une bombe mémorielle en démontrant que le fameux combat des Glières n'est qu'un mythe. Une légende de la résistance entretenue par Sarkozy, et ses opposants. Interview. 

Comme chaque année depuis 2007, Nicolas Sarkozy devrait se rendre au printemps prochain, alors que la campagne battra son plein, sur le Plateau dit des Glières. Il a fait de ce haut lieu de la résistance sa « Roche de Solutré » à lui, son pèlerinage annuel, à l’instar de François Mitterrand qui s’attachait à escalader avec sa petite cour cette roche bourguignonne qu’il a rendue célèbre. Glières, pour sa part, n’a pas eu besoin d’un président randonneur pour être glorifié, car cela dure depuis 1944 et un combat devenu mythique qui aurait opposé quelques 500 résistants à plus de 10 000 Allemands et miliciens. C’est la mémoire de ces résistants que Sarkozy souhaite honorer, provoquant l’indignation des anti-sarkozystes qui refusent de voir le président soigner son image sur le dos de ceux qui font figure de héros. Ils sont finalement tous dans l’erreur, car le combat héroïque des Glières n’est qu’un mythe décrypté par la thèse que vient de soutenir Claude Barbier.


Dans cette thèse, intitulée Des "événements de Haute-Savoie" à Glières, mars 1943 - mai 1944, action et répression du maquis savoyard, celui qui préside aujourd’hui l’Union des sociétés savantes de Savoie ne réfute évidemment pas le fait qu’il y ait eu un maquis à Glières. Il rappelle que ce fut un maquis important, et même peut-être la tentative de militarisation de la résistance la plus aboutie. Mais si Glières est entré dans les mémoires, c’est en raison d’un combat acharné qui aurait été mené par les résistants jusqu’à leur dernier souffle, dans lequel ils auraient éliminé plus de 300 Allemands avant de perdre la bataille en martyrs, en héros. Or un seul Allemand est mort lors de cette opération, d’une chute de montagne qui plus est. Un accident. En fait, le combat sans merci des Glières est une pure invention, qui a été bien utile pour alimenter le mythe de la résistance française en fabriquant une mémoire qui n’a que peu à voir avec l’histoire. Ce que lache notre invité du jour, Claude Barbier, relève ainsi de la bombe mémorielle. Une déflagration qui remettrait l’histoire à sa place. Le président et ses opposants en prendront-ils acte au printemps prochain ?

Claude Barbier, comment en êtes-vous venu à vous pencher sur cette histoire des Glières ?

Déjà, Glières est un village, donc on parle de Glières et non pas des Glières. Il va bien falloir s’y faire car il n’y a aucune raison de mettre ce terme au pluriel. Ceci dit, cela remonte à 1987, alors que je faisais mon service militaire au 27 BCA sous les ordres du colonel Bachelet. Je souhaitais faire une recherche historique et je lui ai demandé s’il voyait un sujet intéressant à traiter. Il m’a parlé de Glières en me disant qu’il n’y avait pas vraiment de recherche là-dessus, et lui cherchait à en savoir plus. Cela m’a conduit aux archives départementales, mais aussi aux archives nationales et à Vincennes. Et là, j’ai trouvé des documents qui remettaient en cause la notion de bataille à Glières. Il ne pouvait pas y avoir eu de bataille, puisque le jour présumé de l’attaque fut en fait une journée consacrée au paquetage pour les Allemands. 

C'est l’activité des Allemands le fameux 26 mars 1944 qui vous a intrigué ?

Oui. Ensuite, je suis allé aux archives de Cambridge où j’ai trouvé qu’un agent des services gaullistes faisait son rapport  à Londres des événements de 1944. A ma grande surprise, il ne parlait pas de Glières. Quand il rend compte de ce qu’il a fait en Haute-Savoie, il n’en dit rien, alors que le maquis et la résistance de Glières avaient déjà été magnifiés par Schumann. 

Qui, lui, avait raconté des salades ?

C’est ce que j’ai pu conclure à la fin de mon service en 1988, grâce à ces documents et à quelques incohérences de la thèse officielle. En même temps, je n’arrivais pas à relier les documents entre eux en leur trouvant une cohérence. Et on ne fait pas une thèse ou un bouquin avec seulement deux ou trois documents. Mais ne serait-ce que pour remercier le colonel Bachelet de ses conseils, j’ai voulu pousser plus loin ma recherche. D’abord en 1989-90, puis après 2004. 

C’est à ce moment-là qu’est venu l’idée de faire une thèse ?

D’abord, j’ai voulu faire un livre, car, en 2004, la loi dite des 60 ans rendait disponibles toutes les archives de la 2ème guerre mondiale. Des tombereaux de documents devenaient accessibles. J’ai donc pu consulter les archives de la Police, de la Préfecture, des Cours de justice, entre autres. Puis, invité à l’Académie de Savoie par Louis Terreaux, j’ai donné une conférence où j’ai pu rendre compte de mes recherches. Un élu de Haute-Savoie et un membre de l’association des Glières ont alors démonté mon travail, en me disant que c’était très bien d’avoir trouvé tous ces documents, mais que ce que je disais au final était faux. Etant contredit sur des choses pour lesquelles j’étais plus compétent que les gens qui me critiquaient, j’ai voulu sortir de là par le haut, d’où l’idée de faire une thèse, en cherchant à avoir le meilleur directeur qui soit. Le plus loin possible de la Haute-Savoie. 

Et vous avez trouvé l’homme idéal en la personne  d’Olivier Wieviorka ?

C’est un prof de Normal Sup qui fait partie de la belle aristocratie intellectuelle française. Il a tout de suite percuté sur le sujet de ma thèse. En un quart d’heure, il a dit oui. Il a senti qu’il y avait quelque chose à dévoiler. 

Quoi ?

Il sait qu’il y a tout un discours sur les événements de la 2ème guerre mondiale, mais que quand l’histoire reprend un à un ces événements, ce n’est plus la même chose. Là, il a vu que sur ce sujet, en fait, l’histoire n’est pas faite. Et puis j’apportais des choses totalement nouvelles qui rendaient possible l’élaboration d’une thèse. 

Une thèse qui revient sur un des symboles les plus forts de la résistance…

C’est exact. 

… et qui fait s’effondrer un mythe ?

Non, il ne s’effondre pas. Si des gens veulent croire qu’il y a eu un combat acharné, ils font ce qu’ils veulent. Moi, je réponds seulement à la question suivante : que s’est-il passé ? 

Et alors, que s’est-il passé ?

Une reconnaissance offensive au cours de laquelle des Allemands tombent sur un avant poste du maquis. Ils tuent deux maquisards et en blesse un troisième. Voilà pour la bataille du 26 mars. C’est complètement différent d’un combat acharné. 

Mais comment a-t-on pu croire à ce combat héroïque jusqu’à aujourd’hui ?

Le 29 mars, Joseph Darnand, le chef de la Milice présent à Thorens, fait un exposé où il dit que les maquisards se sont rendus sans combattre, que les chefs se sont rendus. Jean Rosenthal, le représentant du BCRA (Bureau central de renseignement et d’action, le service de renseignement et d’action clandestine de la France libre) envoie lui un télégramme à Maurice Schumann où il dit que 300 soldats allemands ont été tués et que les miliciens sont des menteurs, alors que lui-même ment. Schumann prend sa déclaration au pied de la lettre et raconte ça sur les ondes de Radio Londres. Voilà comment naît la légende, et tout le monde est resté sur cette version. Pour pouvoir la contester, il fallait se rendre aux archives, mais personne n’avait fait jusque là un vrai travail d’historien. 

Cela paraît incroyable.

Seul un travail partiel avait été fait. Henri Amouroux, par exemple, a dit en 1985 que pas un soldat allemand n’avait été tué. Il a consacré un chapitre de son bouquin à remettre en cause l’ampleur des pertes allemandes. Mais là, je vais beaucoup plus loin sur la sociologie du maquisard. 

Vous dites que plutôt que de grands patriotes, c’était essentiellement des jeunes qui voulaient fuir le STO (service du travail obligatoire) en Allemagne.

Exactement. 

Encore un mythe qui tombe, celui du résistant qui sacrifie sa vie pour sauver sa patrie.

Qui tombe, ou pas. Si mon bouquin est mal reçu, s’il ne se vend pas, le mythe subsistera. Il suffit pour cela que les gens y croient encore. 

Sauf que là c’est l’université qui vient de reconnaître la valeur scientifique de votre travail. Quelle a d’ailleurs été votre note ?

Mention très honorable avec félicitation du jury, la meilleure note possible. 

Donc quand Sarkozy va se rendre à Glières, comme chaque année depuis 2007, il va célébrer un événement qui n’a pas existé, comme cela vient d’être démontré au sein de l’université française.

C’est ça, mais c’est comme avec Guy Moquet. La réalité est plus intéressante, mais moins patriotique, moins simplifiée. 

Mais normalement, on ne devrait pas célébrer ainsi une bataille de Glières qui n’a pas eu lieu.

Elle n’a pas eu lieu car les maquisards ont reçu l’ordre de quitter le plateau après le coup de feu. Mais ils n’avaient plus rien à manger et ce n’est pas rien ce qu’ils ont fait. Ils ont été au bout de ce qu’ils pouvaient faire. Ils n’étaient pas équipés pour affronter une situation aussi difficile, et ils ont reçu des ordres. Ce n’est pas la peine d’en rajouter pour leur rendre hommage. Mais en France, il faut des morts allemands pour rendre hommage. 

Quel est aujourd’hui l’accueil réservé à votre thèse ?

J’ai donné une conférence à Annemasse à laquelle a assisté le colonel Bachelet. Il est depuis devenu général 5 étoiles et est à la tête de l’association des Glières. Il a fait un speach après mon exposé en disant que Glières est un mythe, mais qu’un pays a besoin de mythe pour vivre. Donc il défend la thèse mythique. Mais moi, le mythe ne m’intéresse pas, c’est la réalité qui m’intéresse. 

C’est amusant que celui qui vous a mis sur ce chemin soit aujourd’hui une sorte de gardien du temple, ou plutôt du mythe.

Le paradoxe, cela a surtout été qu’en me prenant au jeu de l’historien, j’ai découvert que ce qu’avaient fait les historiens n’était pas historique. Le point important est de différencier l’histoire et la mémoire, or tout est emberlificoté. On raconte donc des choses qui n’ont pas eu lieu. 

Et Sarkozy continue d’entretenir le mythe en venant chaque année.

Il a le droit d’honorer les morts, en l’occurrence deux morts au combat, un blessé, plus des exécutés qui s’étaient rendu, ce qui explique le cimetière de Morette. Là, il n’y a pas de problème, mais s’il vient là pour magnifier une bataille, il est à côté de la plaque. 

C’est ce qu’il fait depuis cinq ans ?

Effectivement. 

C’est aussi ce que font les anti-sarkozystes en venant chaque année faire une contre-manifestation. A fond dans le mythe en célébrant ce haut lieu de l’insoumission, symbole d’un Conseil national de la résistance dont il faudrait retrouver les valeurs.

Je ne les suis pas non plus, car je ne vois pas de lien entre Glières et le Conseil national de la résistance. C’est de l’anti-sarkozysme, mais il n’y a pas de lien historique. La seule chose qui les ramène ici, c’est que Sarkozy y va et qu’ils ne veulent pas qu’il y aille. D’un côté comme de l’autre, ils ne font pas d’histoire, ils triturent des symboles. Maintenant, on ne peut reprocher à personne d’honorer des victimes de combats dont on leur a dit qu’ils ont eu lieu. 

Avez-vous envoyé votre thèse à Sarkozy en lui suggérant qu’il ferait peut-être bien de changer de « Roche de Solutré » ?

Non, mais j’ai écrit à Henri Gaino pour lui demander le pourquoi de son intérêt pour Glières, car c’est lui qui a mis Sarkozy sur le coup. Il ne m’a pas répondu.

Entretien : Antoine Foray

 

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