L’automne arrivant, André Palluel-Guillard revient sur une année de commémoration des 150 ans de la Savoie française. Du localisme à l’unité (perdue ?), c’est le temps du premier bilan.
L’automne est le « début de la fin ». On peut donc commencer à conclure sur ce que fut, en Savoie, l’anniversaire de cette date essentielle de 1860, en notant déjà que l’incertitude d’une appellation est un signe de confusion. L’hésitation proclamée dès le début entre « réunion », « annexion », « rattachement » révéla tout de suite un signe bien français de « pinaillage » sur le sujet lui-même… et comme il fallait s’y attendre, chacun y alla de son initiative plus révélatrice de l’esprit de clocher que d’un vrai régionalisme. Avec aussi une première évidence prévue : la relative indifférence de l’opinion du fait du brassage croissant de la société locale et de l’évolution de la jeunesse – d’où une première conclusion : qu’a-t’on fait pour pallier cette carence de la jeunesse ?
Simplisme du localisme
La lacune sur l’histoire de la Savoie est en fait celle sur la Savoie elle-même et finalement sur la France toute entière. Nos autorités semblent n’en avoir aucun souci dans la seule confiance aux seuls medias, ce qui ne promet rien de bon dans l’avenir électoral, politique et civique… Que l’on ait préféré des manifestations locales à de grandes scénographies régionales s’explique peut-être, mais cela a évité un souci nécessaire d’harmonisation, d’où plein de confusions, plein de simplismes et surtout une nouvelle fois cette faveur au « localisme de clocher » qui arrange si bien tout le monde, des notables au pouvoir central…
Unanimisme et divergence
Une agréable constatation : l’unanimisme des historiens sur les manœuvres politiques et diplomatiques de l860, sur le plébiscite sinon faussé du moins bien contestable et sur les conséquences immédiates de cette « réunion » rendue inévitable, d’où bien des propos intéressants, mais finalement un peu ternes dans leur répétition. Cependant, à bien observer l’opinion, on remarque des permanences de divergences, car il semble bien que si les uns (de droite ?) reconnaissent la réunion mais en en récusant l’inévitabilité, les autres (la gauche ?) continuent encore à traiter d’une annexion parfaitement naturelle (au moins historiquement). D’ailleurs, dans un pays naturellement porté aux querelles intestines, il eut été anormal d’en rester là, d’où une nouvelle polémique, cette fois sur Napoléon III : pour certains un grand homme qui a permis la Savoie française alors que d’autres lui refusent tout intérêt au nom du coup d’Etat de décembre 1851 et de la guerre de 1870…
Détail local ?
Au-delà des personnes, on eût pu aussi réfléchir et faire réfléchir sur l’œuvre effective des régimes français postérieurs. Même les autorités gouvernementales ont oublié ce point qui correspondait si bien pourtant au souci présidentiel sur le fondement de la nation que l’on a bien oublié plusieurs mois après… Aucun souci nulle part de faire le point sur 150 ans de vie française et de montrer (en images, en paroles ou en textes) les situations actuelles, ce qui eut été utile aux habitants de la province, mais aussi à nos concitoyens français et enfin aux étrangers eux-mêmes. Le seul souci des organisateurs a été la distraction des foules (du pain et des jeux !), l’orgueil du clocher ou le rattrapage in extremis des oublis précédents. On n’a pensé qu’aux seuls Savoyards, sans souci de faire connaître enfin cette Savoie si intéressante aux « extérieurs », ce qui eut été bien utile pourtant (et permis de faire participer des milieux normalement fermés à l’histoire), car, comme en 1960, le pays français n’a guère manifesté d’intérêt pour ce « détail local ».
Unité spirituelle
Bref, une impression de défaut de perspective, enthousiasme excessif de certains face à l’indifférence obstinée et fatiguée d’autres. On nous avait promis des relations avec le Piémont, la vallée d’Aoste, la Suisse et, bien entendu, avec le pays niçois. Les premières ont été assez pauvres (meilleures qu’en 1960 mais guère significatives de notre époque) et les secondes nulles en dépit de quelques propos officiels (qui a parlé de Nice en Savoie et de la Savoie à Nice ?). Les débats sur la colonisation avaient amené les historiens à faire la distinction entre les commémorations et les rappels. La France adore l’histoire et ses anniversaires, même si normalement elle ne l’étudie guère. La Savoie n’y a pas échappé cette année, même si parfois elle a semblé ressortir cette histoire avec lassitude et regret, tandis que, en Haute-Savoie, on préférait surtout animer le combat pour les futurs jeux olympiques d’hiver plus à même de créer une unité « spirituelle » bien utile dans un département aussi hétérogène…
On fait le bilan ?
Et puis l’histoire va si vite. En été, du fait de l’affluence touristique, on a baissé un peu la température de la commémoration. On a eu les incidents de la Villeneuve de Grenoble, le débat sur les Roms, la question de la réforme des retraites. Cavour, Victor-Emmanuel et Napoléon III comme toutes les idoles médiatiques, ont été vite oubliés. Il ne nous reste plus qu’à faire les comptes de toutes ces cérémonies de l’année en attendant 2011 et de voir comment les Italiens vont commémorer de leur côté l’unité de la péninsule et la création du royaume d’Italie, ce qui permettra d’intéressantes comparaisons sur les cultures et les opinions locales… D’ailleurs en parlant d’unité, n’oublions pas celle de la Savoie puisqu’une proposition présidentielle envisage la fusion de nos départements dans un même ensemble régional. Il faudra bien faire alors les bilans oubliés cette année et vérifier la permanence ou non du slogan de 1860, « une seule Savoie ». Une fois de plus, en Savoie comme ailleurs, on est rattrapé par l’histoire qui, en dépit des apparences et des exigences actuelles, ne cesse de se rappeler à nous par les questions qu’elle ne cesse de nous poser… On a souvent dit que la meilleure manière de régler les problèmes était de ne pas se les (re)poser. Les débats non rappelés de 1860 (unité de la Savoie, ses relations avec ses voisins, ses intérêts à courte, moyenne et longue échéance ?) se présenteront encore dans quelque temps ? Saura-t-on les voir et les examiner l’an prochain ?
André Palluel-Guillard, professeur émérite d’histoire, Université de Savoie
NDLR : En marge des cérémonies dont André vient de vous parler, un film documentaire retraçant l’histoire des Etats de Savoie va être diffusé cette semaine sur France 3 Sud Est, le samedi 18 septembre à 15h25. Il se dit que ce film, intitulé Le Royaume partagé, est une voix libre dans cette année de commémoration très officielle. Claude Mégévand, président de la Salévienne, en est à l’orgine et il a été réalisé par Pascal Bellemain-Bertaz, avec un scénario de Didier Bouillot et l’aide de toutes les sociétés savantes de Savoie, Piémont, Nice, Genève et Pays de Vaud. A voir donc.


Commentaires
Tout est dit.
Concernant le reportage de France3 : que c'est dur de faire tenir 1000 ans d'histoire en 1 heure...
On-na Savoye !
Pour l'unité des commémorations, je suis contre, car je trouve normal que chacun fasse comme il l'entende, localement. Le localisme est dérangeant quand il assimile la Savoie tout entière à un village donné ; mais que la prise de décision soit purement locale me semble justifié. Chaque commune est libre d'organiser ce qu'elle veut, et d'inviter qui elle veut à intervenir. Evidemment, l'Assemblée des Pays de Savoie était également libre d'organiser les manifestations qu'elle voulait. Mais un centralisme, à cet égard, m'eût paru extrêmement mal venu.
Pour l'hétérogénéité de la Haute-Savoie, je ne pense pas qu'elle dérange beaucoup non plus, car on y gagne pas mal d'argent, et donc, il y a toujours de quoi contenter un peu tout le monde. C'est quand on est pauvre, qu'on trouve qu'on devrait faire bloc. Mais bon, l'hétérogénéité n'empêche pas forcément la fraternité, même dans les moments difficiles.
S’abonner au flux RSS pour les commentaires de cet article.