Alors qu’un arrêté d'abattage court jusqu'au 1er octobre dans le massif du Bargy, les bouquetins payent-ils le prix d’une psychose sanitaire ? Entre partialité et méconnaissance, chronologie d’un dossier mal géré.

En avril 2012, une souche de Brucella Melitensis, bactérie responsable de la brucellose, est découverte dans le lait d’une vache, au Grand-Bornand, dans un département considéré comme indemne depuis le dernier foyer recensé en 1999 au Nord du même massif. Trois autres bovins de la même exploitation ont aussi été infectés et corrélés avec un cas de brucellose humaine détecté précédemment, en janvier 2012, sur deux enfants ayant consommé du fromage au lait cru produit avec le lait de ce même troupeau. La brucellose est une maladie qui se traduit, chez les animaux, essentiellement par des avortements, parfois par des arthrites. Chez les humains, elle peut prendre la forme d’épisodes de fièvre, ou plus grave, de douleurs articulaires chroniques, parfois lourdes, mais rarement mortelles sous réserve de traitement antibiotique. Il n’empêche : la découverte jette un froid.

L’éleveur est contraint d’abattre son cheptel et deux chiens de ferme contaminés. Dans la foulée, des investigations sont lancées et conduites sous la houlette de l’ONCFS  (Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage) pour identifier l’origine de la maladie, d’une part auprès des ruminants domestiques résidents permanents ou en estive, d’autre part parmi les ruminants sauvages du massif du Bargy.


35 % des bouquetins contaminés

Cette enquête de terrain permet de mettre en évidence l’infection d’animaux sauvages, tout particulièrement des bouquetins (35 % du cheptel présent dans le Bargy selon l’ONCFS) et, selon l’ANSES (Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail), d’ « émettre l’hypothèse que ces animaux aient pu jouer le rôle de réservoir et ainsi d’assurer un relais silencieux entre le dernier foyer domestique de 1999 et ce foyer de 2012 ». Conformément aux dispositions du code de la santé publique, les représentants du ministère de l’Agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt ainsi que du ministère de l’Ecologie, du développement durable et de l’énergie sollicitent l’ANSES par courrier, le 18 juillet 2013, pour avis sur les « mesures à prendre sur les bouquetins pour lutter contre la brucellose sur le massif du Bargy ». Dans leur courrier aux autorités sanitaires, les ministères concernés envisagent, afin d’endiguer « un risque de transmission aux animaux domestiques », de « procéder à un abattage total des bouquetins du massif du Bargy », mise à mort qui « se décomposerait en opérations flash (sur un temps court, 5-20 jours maximum) avec pour objectif l’abattage d’un maximum d’animaux (de 80 à 95%) », « opérations » suivies d’une « phase de surveillance jusqu’à l’hiver pour éliminer les derniers bouquetins ».

La lettre interroge néanmoins l’ANSES sur l’efficacité de telles mesures ainsi que sur la possibilité de solutions alternatives (notamment des abattages sélectifs). Le 4 septembre, l’Autorité Sanitaire rend son rapport et propose une réponse qui semble circonstanciée et mesurée face à la crise qui frappe le Bargy : « Cette analyse, dit-elle, ne permet pas de confirmer la nécessité de mettre en œuvre dans l’urgence les actions d’abattage envisagées, compte tenu en particulier de leur ampleur et de leur nature. » D’insister par ailleurs sur l’intérêt, « au-delà de ce premier travail d’expertise », de recueillir des « données complémentaires » qui « permettraient assurément de mieux objectiver le choix des scénarios analysés, d’évaluer la possibilité de combiner des mesures d’abattage limitées avec d’autres mesures de maîtrise et in-fine, d’affiner au mieux les enjeux de santé publique et de santé animale, les considérations éthiques et celles relatives à la faisabilité de ces mesures ». Dans la foulée, le 11 septembre 2013, la commission faune du Conseil National de Protection de la Nature (CNPN) se range au point de vue de l’ANSES et préconise que seuls les animaux séropositifs ou malades soient abattus. On s’attend alors à l’adoption d’une solution modérée, à l’aune de cet avis scientifique intermédiaire, qui semble ménager les intérêts des agriculteurs ainsi que la protection de la faune sauvage, le bouquetin étant par ailleurs protégé à l’échelle européenne par la convention de Berne de 1979.

Aucun test scientifique

Au lieu de quoi, le Préfet de Haute-Savoie (ndlr : il n'a pas souhaité répondre aux questions de La Voix) signe dès le 1er octobre 2013 un arrêté préfectoral « ordonnant l’abattage partiel des bouquetins du Bargy pour maîtriser puis diminuer l’enzootie de brucellose au sein de cette population, dans l’intérêt de la santé publique et pour prévenir des dommages à l’élevage et aux filières agricoles de montagne ». Sont plus spécifiquement visés par le document « les bouquetins mâles et femelles âgés de 5 ans et plus ». Chez les associations de protection de la nature, mobilisées depuis le début, c’est la consternation : « Même s’il n’est pas obligé d’en tenir compte, le préfet est passé outre l’avis de l’ANSES et du CNPN, se désole un militant mobilisé, depuis les débuts de l’affaire, pour une solution raisonnée. L’abattage a été effectué très vite pour que le public ne réagisse pas. Tout le monde a cédé à une psychose. »

Sur le terrain, le jour même de l’arrêté, et le 2 octobre, le massif est cadenassé et quadrillé. Les bouquetins, malades et sains, sont tués indistinctement par les agents de l’ONCFS, leur carcasses hélitreuillées et envoyées à l’équarrissage. Une opération menée manu militari qui aurait permis, selon les chiffres, de tuer 197 bêtes en deux jours. Dans les semaines qui ont suivi, d’autres ruminants ont été éradiqués lors d’opérations ponctuelles. A chaque fois, et sans autre forme de procès, aucun test sérologique n’a été réalisé alors que leur usage était fortement recommandé par les scientifiques afin de collecter un maximum d’informations sur ce foyer, informations susceptibles de servir ultérieurement de base pour un traitement adéquat d’autres crises sanitaires similaires. Les représentants de l’Etat auraient-ils mis la charrue avant les bouquetins ?


Suspicion et psychose ?

C’est du moins la théorie des associations qui ont dénoncé un climat général de suspicion et de peur encouragé par les éleveurs ainsi que certains politiques. Dès le 13 septembre 2013, dans un communiqué de presse co-signé, la FDSEA des Savoie, la Chambre d’agriculture Savoie Mont-Blanc ainsi que Jeunes Agriculteurs de Haute-Savoie, tancent les autorités, contre l’avis mesuré du CNPN, pour mettre en place « l’éradication totale sur un massif (…) seule solution qui permette de protéger les autres massifs ». Un discours alarmiste : « Ne pas engager un plan qui permette de régler définitivement le problème, est suicidaire. Rappelons-le, la brucellose fait d’abord peser un risque grave sur la santé humaine (maladie dont l’homme ne guérit pas), ensuite c’est toute une économie locale qui est menacée. »

Plus surprenant, à Annecy-le-Vieux, c’est le maire et député UMP Bernard Accoyer qui se fend d’une lettre adressée à Jean-Marc Ayrault, alors Premier ministre : « En tant que parlementaire et en tant que médecin, je vous demande de ne pas suivre ces avis (ndlr : de l’ANSES et du CNPN) qui ne sont que consultatifs et apparaissent déconnectés de l’enjeu et de l’urgence. » Et de poursuivre : « Dans ce cas précis, tout a été fait sans précipitation et avec minutie, il n’y a que des risques majeurs pour la santé publique, la filière laitière et la filière viande à ne pas réaliser sans tarder l’éradication/réintroduction. Toute tergiversation devant l’urgence, toute demi-mesure exposeraient inéluctablement à la propagation de l’épizootie et à des risques certains dont il serait légitime qu’il soit demandé réparation à ceux qui n’auraient pas pris toutes les mesures pour les prévenir. »

Action en justice…

C’est dans ce contexte que le 8 novembre 2013, l’ASPAS (Association pour la Protection des Animaux Sauvages et du Patrimoine Naturel), l’association One Voice ainsi que certains citoyens concernés saisissent le tribunal administratif de Grenoble. Ils y soulèvent, sur le plan de la légalité externe, l’absence de consultation du public, l’insuffisance du dossier de demande de dérogation d’abattage d’une espèce protégée ainsi que l’irrégularité de la consultation du CNPN qui a délibéré en commission. En ce qui concerne la légalité externe, les requérants évoquent pêle-mêle l'existence d'autres solutions satisfaisantes comme l’abattage des seuls animaux séropositifs ou la vaccination (solution à l'étude), le danger pesant sur le maintien de la population de bouquetins dans le massif du Bargy, la déstabilisation de celle-ci et la difficulté d'estimation de l'âge des femelles qui engendre un risque d'abattre des moins de 5 ans ainsi que le caractère disproportionné de la mesure.

Le 27 novembre, le référé est pourtant rejeté sur la forme pour « défaut d’urgence », le tribunal estimant notamment que « la saisine est intervenue plus de 5 semaines après la publication de l'arrêté attaqué », que « l'essentiel des animaux aurait déjà été abattu » à cette date (ndlr : une donnée fausse selon les requérants), ainsi que le « risque d'atteinte grave à la santé publique ».

…et pétition

Malgré  ce jugement, les militants ne désarment pas. Une pétition en ligne, visant à « Arrêter le massacre des bouquetins du Bargy » va réunir, à la fin septembre 2014, plus de 60 000 signataires. Des associations telles que WWF, France Nature Environnement et le Club Alpin Français sont partie prenante. Au printemps 2014, près de 20 000 citoyens demandent, dans une lettre ouverte au préfet, « l’arrêt de l’abattage des bouquetins indemnes de brucellose ». Sans réponse. En juin 2014, les abattages ponctuels reprennent alors même que de nouveaux chiffres, communiqués par l’ONCFS, le 30 de ce même mois, remettent en cause le principe des « coupes » systématiques. Selon cette nouvelle analyse faite à partir d’un échantillon de 38 animaux, la prévalence de la maladie aurait en effet augmenté chez les jeunes bouquetins entre 2013 et 2014. Explication avancée : après l’extermination massive des mâles reproducteurs de plus de 5 ans, les jeunes mâles auraient ainsi eu prématurément accès à la reproduction et se seraient contaminés en s’accouplant avec des femelles séropositives. 


Quand la Ministre veut « assainir »

Le 6 septembre, les associations interpellent la ministre de l’écologie Ségolène Royal, venue à Saint-Gervais-les-Bains pour inaugurer le refuge du Goûter. Las : la représentante du Ministère décommande un rendez-vous programmé avec celles-ci pour annoncer à la presse sa décision, unilatérale et sans autre forme de procès, d’« assainir le massif » pour « protéger les activités agricoles ». « Nous prendrons les mesures qui s’imposent », déclare-t-elle avant de promettre, « dans un second temps » et une fois « le territoire assaini », la réintroduction du bouquetin. Pour les associations, la partie n’est pourtant pas jouée. Elle se poursuivra, à nouveau, sur le plan juridique.

« On a observé les aspects de la loi, rappelle Jean-Pierre Crouzat, représentant de la LPO-Frapna. Un gouvernement peut obtenir une dérogation qui légitime le droit d’abattage des bouquetins, espèce protégée, en cas de risque pour la santé publique. Mais dans le cas où cette décision se révélerait exagérée ou en cas d’alternatives avérées, il s’agirait d’une faille qui peut être mise à profit ». Le 11 septembre dernier, la LPO, France Nature Environnement et l’ASPAS saisissent donc l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, et « demandent qu'une évaluation soit engagée à la lumière des conséquences de la gestion actuelle du problème de la brucellose sur les Bouquetins du Massif du Bargy, gestion qui tendrait à aggraver la situation plutôt que d'en limiter la portée ». Le CNPN déclarant, lors de sa session du 17 septembre 2014, « ne pas disposer d'éléments actualisés pour examiner la nouvelle demande de dérogation pour destruction d’espèces protégées », les associations en concluent dès lors que « toute décision de destruction de cette espèce protégée avant cet examen serait de fait entachée d’illégalité ».

Alors que le recours concernant le fond légal de l’arrêté n’a pas encore été rendu, la bataille juridique risque de se prolonger et de connaître son dénouement bien ultérieurement. Au début de l’automne, alors que certaines personnes occupaient le massif du Bargy pour empêcher une ultime campagne d’abattage (il resterait 275 bouquetins sur les 600 bêtes que comptait le massif à l’origine), toujours programmée jusqu’au 1er octobre, marquant la fin de l’arrêté de 2013, de plus en plus de voix s’élevaient, y compris au sein de la communauté scientifique, pour dénoncer l’inadéquation des moyens employés ainsi que l’urgence dans le traitement de la crise.

« Apprentis-sorciers »

« Il est essentiel de tirer les leçons des expériences tentées en mobilisant sur ce dossier une expertise scientifique indépendante, plutôt que de jouer les apprentis-sorciers sans remise en question du bien-fondé des mesures prises », déclarait le 18 septembre 2014 Jean-Marie Gourreau, vétérinaire épidémiologiste (lire son interview ci-dessous), dans le cadre d’une note remise à Madame la Ministre Ségolène Royal. Même des scientifiques de l’ONCFS ont déploré dernièrement, selon un autre avis non officiel que nous avons pu nous procurer, « la précipitation avec laquelle a été menée une opération d’abattage de bouquetins dans le massif du Bargy », « précipitation qui a empêché toute évaluation des conséquences sur la population et son état sanitaire ». Ils pointent du doigt « une absence de recueil de données (…) scientifiquement inacceptable, privant d’informations précieuses pour l’avenir, notamment pour éclairer la gestion de l’épidémie dans cette population de bouquetins ».

Etrange destin que celui du bouquetin. Autrefois chassé, il a failli disparaître des Alpes avant que le futur roi d’Italie, Victor-Emmanuel II de Savoie, ne le protège in extremis, en 1856, favorisant sa réintroduction dans quelques massifs alpins. Le voici à nouveau soumis à la vindicte des hommes, miroir sauvage tendu à une société qui voudrait éradiquer ses peurs.

Laurent Gannaz



Ci-dessous, plus d'infos sur cette affaire des bouquetins du massif du Bargy avec un décryptage de certaines contre-vérités ainsi que le point de vue d'un responsable agricole du département et d'un vétérinaire.




VRAI ou FAUX

Parmi les nombreuses assertions exprimées à propos de cette affaire, qui génère beaucoup de contre-vérités, démêlons le vrai du faux.

1/« Le bouquetin est le seul animal porteur et transmetteur de la brucellose. »

FAUX : Parmi la faune sauvage, les chamois, cerfs et autres sangliers sont aussi susceptibles de porter le germe de la maladie. Les ovins, les caprins et les bovidés, parmi le cheptel domestique, peuvent être aussi atteints. Lors de la première crise sanitaire, qui a touché le Bargy en 1999, c’est une population de bovins qui a transmis la bactérie aux bouquetins.

2/« La brucellose se transmet des bouquetins au cheptel domestique. »

VRAI : le risque existe, mais il est extrêmement faible. La transmission se ferait essentiellement par voie vénérienne (bouquetin à chèvre essentiellement) et secondairement suite au contact avec des animaux morts, des produits d’avortement ou des urines contaminés. L’absence d’infection parmi tous les troupeaux de ruminants domestiques éventuellement exposés a été démontrée en automne 2012. Sur 12 118 animaux testés, aucun ne s’est révélé positif. Selon Jean-Marie Gourreau, « la maladie, dans l’état actuel de nos connaissances, n’a été transmise - vraisemblablement de façon tout à fait accidentelle - qu’à un seul bovin, et ce alors qu’elle évoluait dans la population de bouquetins depuis au moins 13 ans. »

FAUX : La brucellose peut aussi être transmise par le cheptel domestique vers le bouquetin ou la faune sauvage. Par ailleurs, en ce qui concerne cette affaire, un canidé aurait pu servir de relais de contamination entre un bouquetin et une vache en apportant un « matériau souillé » au sein d’une exploitation.

3/« La brucellose se transmet à l’homme. »

VRAI : La transmission, extrêmement rare, peut se faire en cas de contact avec le produit d’avortement d’une vache malade ou en cas d’ingestion de lait ou de fromage crus frais (comme le caillé) contaminés. Cependant, dans la majorité des cas, une vache contaminée n’excrète pas la bactérie dans son lait. Par ailleurs, si les contrôles sanitaires sont effectués, ceux-ci doivent permettre d’anticiper sur une possible contamination. Par ailleurs, une chauffe du lait à 70°C pendant quelques secondes suffit à inactiver la bactérie. Une solution qui si elle n’est valable pour le reblochon, peut être compensée par un processus d’affinage prolongé. Selon le Ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt, « en France, le nombre de cas humains déclarés chaque année depuis dix ans est de l’ordre de 30. Il s’élevait à 21 en 2011. ». Par ailleurs, « vingt des patients infectés en 2011 (95 %) étaient des cas "importés" contaminés lors d’un séjour dans un pays où la maladie animale est présente et non maitrisée. ».

4/ « La France va perdre son statut « indemne de brucellose bovine » »

FAUX : L’un des arguments avancés par les tenants d’un abattage systématique est la nécessité de préserver le « statut indemne de brucellose bovine », qui garantit le libre-échange de la France avec les autres pays. Or, un pays ne perd pas son statut « indemne de brucellose » dès qu'un cas de brucellose bovin apparaît. Par exemple, la Belgique, grâce aux mesures de surveillance mises en place, n’a pas perdu son statut « indemne de brucellose », alors que depuis mars 2012, six foyers bovins de brucellose (impliquant deux souches de bactéries) ont été découverts dans ce pays.




« Non à Notre-Dame des Landes dans les Aravis ! »

Pour Bernard Mogenet, président de la FDSEA 74, la cohabitation avec des bouquetins malades est inacceptable, et ceux qui les protègent irresponsables.

« Nous les éleveurs, disons depuis le début qu’un abattage des bouquetins de 5 ans et plus ne serait pas suffisant. La brucellose met en danger l’élevage et la santé humaine. En prenant le risque de laisser faire, on met en péril tout l’écosystème des alpages. On demande à nouveau l’assainissement total du massif du Bargy, c’est urgent de le faire, c’est une maladie en redémarrage. Je ne vois pas pourquoi on traiterait différemment les animaux sauvages par rapport au cheptel domestique. Nous, on est attachés à nos animaux. Les éleveurs n’ont pas envie de cohabiter avec des bouquetins malades : depuis l’année dernière, ça engendre des contraintes supplémentaires, en particulier sur le plan sanitaire, ainsi qu’un surcoût de travail. Il faut parquer différemment pour éviter le contact de nos cheptels avec les bouquetins, nos élevages sont beaucoup plus mis sous surveillance. Moi, je suis prêt à discuter avec des gens responsables, mais ce qui a été fait hier dans les alpages n’était pas responsable (ndlr : allusion à la présence de protecteurs du bouquetin dans le secteur du Bargy, le 21 septembre 2014 et les jours suivants, pour empêcher la poursuite de la campagne d’abattage). Ceux qui font du Notre-Dame des Landes dans les Aravis (sic) sont complètement irresponsables : ils empêchent le travail de l’Etat et cela risque de radicaliser les choses. Il y a aussi des éleveurs qui ont envie d’en découdre, si ça devait perdurer, on aura du mal à les tenir. »





« En 1999, la bactérie a été transmise aux bouquetins par un troupeau de bovins »

Jean-Marie Gourreau, vétérinaire épidémiologiste, directeur de recherches honoraire à l’ANSES et vice-président de la commission faune du CNPN, répond à trois questions clés.

Comment la brucellose a-t-elle pu se transmettre à ce troupeau des Aravis ?

Jean-Marie Gourreau : La bactérie se transmet via des matières contaminées virulentes en assez grandes quantités issues d’avortons provenant de femelles bouquetins ou d’animaux morts, peut-être d’une vieille femelle affaiblie qui se serait approchée des habitations pour se nourrir. La deuxième possibilité peut être liée à la présence d’un canidé qui aurait transporté un animal mort ou un avorton vers la ferme. Lors de la première crise, en 1999, la bactérie a été transmise aux bouquetins par un troupeau de bovins. C’est la même bactérie qui se serait perpétuée depuis pour ressurgir en 2012.

La proximité de bouquetins contaminés et d’animaux domestiques induit-elle forcément une transmission de la maladie ?

La probabilité de contamination d’un bovin par un bouquetin est extrêmement faible et la séropositivité est variable selon les espèces animales. Il y a différents types de brucellose, celle détectée dans les Aravis et le Bargy est la plus pathogène. Pourtant, le troupeau de chèvres qui pâture chaque été sur le massif est totalement indemne alors qu’on connaît la proximité entre les espèces, capra ibex et capra capra. Une étude scientifique a aussi été réalisée dans le parc du Grand Paradis : un bouquetin brucellique de 7 ans a été capturé par les gardes et enfermé dans un parc en présence de moutons et de chèvres. Il est mort après 40 jours. Les animaux domestiques sont restés dans l’enclos potentiellement contaminé et ont été suivis pendant 40 jours : ils n’ont déclenché aucune séropositivité. La maladie n’est pas passée.

La gestion de la crise n’a fait qu’amplifier le phénomène. Quelles sont selon vous les solutions actuelles ?

Maintenant, il ne reste que deux solutions. On peut essayer d’abattre tous les bouquetins, mais c’est impossible car il y aura toujours des falaises inaccessibles où les bêtes se protégeront des chasseurs. Il faut savoir que 50% de la population restante est atteinte : si on laisse un seul bouquetin vivant, on a 50% de chances qu’il soit positif et il restera certainement dans son massif d’origine car il y est habitué. Comme la nature a horreur du vide, les bouquetins des massifs voisins vont venir coloniser le Bargy et s’accoupler avec cet individu. On a en effet déjà enregistré trois cas d’échanges entre Aravis et Sous-Dine. La maladie sera à nouveau dispersée. L’autre solution est d’abattre les animaux séropositifs – on a mis au point un test sur le terrain qui fonctionne très bien* - et d’envisager les possibilités de vaccination des animaux non contaminés, en particulier les jeunes.

*Ce test a été mis au point durant l’été 2014 : pour savoir si un bouquetin est contaminé, il suffit de l’anesthésier et de le tester sur place, sans avoir à le marquer et à le retrouver, une méthode qui permet d’agir en une seule d’intervention.


Dossier réalisé par le journaliste Laurent Gannaz

 

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