Depuis le 18 décembre dernier, Cécile Lecomte occupe des arbres à Hambourg pour s'opposer à la construction d’une centrale à charbon. Quand l’activiste se fait écureuil.

De l'autre côté du Rhin, la police l'a surnommé «Eichhörnchen», l’«écureuil». La raison ? Elle bloque des trains de déchets nucléaires en se suspendant au-dessus des voies ferrées. Le 17 janvier 2008 par exemple, elle stoppait, seule et six heures durant, un convoi atomique. Le 6 novembre 2008, elle était incarcérée préventivement par la police allemande pendant quatre jours lors d'un transport de déchets hautement radioactifs depuis La Hague vers le centre d'entreposage temporaire de Gorleben, en Allemagne. Dans la nuit du 27 au 28 avril 2009, elle forçait un train comportant 25 wagons chargés de déchets d'uranium à s’arrêter. Et la liste est encore longue. Pourtant, en France, et encore plus en Savoie, peu de monde la connaît. Elle, c'est Cécile Lecomte, une Savoyarde de 28 ans exilée en Allemagne depuis 2001.

Originaire de Thônes, cette activiste écolo est alpiniste de formation, ancienne championne d'Europe d'escalade chez les jeunes. Ceci explique qu'elle ne rechigne pas à grimper dans les arbres, pour changer la société. Son crédo, c'est la désobéissance civile. Et c'est à Chambéry qu'elle a découvert l'action directe non-violente avec Chiche!, un groupe de jeunes écolos particulièrement actifs dans la région. Après deux années sur les bancs de l'université de Savoie, Cécile Lecomte a pris la direction de la Bavière pour achever ses études, avant de débuter, deux ans plus tard, une carrière d'enseignante de français pour les étrangers. Mais en août 2007, elle la stoppe pour se consacrer à 100% aux luttes sociales et environnementales qui la conduisent aujourd’hui à rester postée dans des arbres hambourgeois pour contrecarrer les plans de l’entreprise qui voudrait les raser.

Cécile Lecomte, depuis le 18 décembre 2009, vous occupez, avec d'autres militants écolos allemands, des arbres dans un parc de la ville d'Hambourg. Comment s'est déroulée votre installation ?

Cela s'est très bien passé ! Nous sommes une dizaine d'activistes à être partis à la conquête des arbres pour installer des plateformes en bois à environ huit mètres de hauteur. Munies de bâches, elles peuvent abriter à chaque fois deux personnes. En bas, nous avons aussi une base logistique dans une tente, car une action dans les hauteurs n'est pas envisageable sans le soutien du bas.

Comment réagit la police ?

Elle nous observe régulièrement, mais nous n'avons que très peu de contact. Il faut dire que nous ne sommes pas à la même hauteur ! Pour le moment, elle n'a pas de raisons d'intervenir. Elle ne pourrait le faire que pour soutenir Vattenfall, si l'entreprise entreprend couper les arbres, car, oui, nous sommes dans le passage. Mais tant que nous sommes là-haut, les travaux ne peuvent pas commencer. C'est donc une bonne occasion de nous faire entendre et de transporter la résistance au coeur de la ville.

Justement, qu’en pensent les habitants de Hambourg ?

Le contact avec eux est excellent, puisque la population est contre le projet de Vattenfall. Il faut dire que le gouvernement de Hambourg a décidé au-dessus de leur tête, il n'y a pas eu de consultation de la population et c'est l'objet d'une plainte actuelle contre la ville par les associations et les habitants. Ces derniers viennent nous soutenir au sol, nous apportent à manger et à boire, organisent des manifestations de solidarité dans le parc. On discute beaucoup.

Pourquoi menez-vous cette action ?

La firme suédoise Vattenfall veut couper ces arbres afin de faire passer des canalisations en provenance d'une énorme centrale à charbon, actuellement en construction dans la zone industrielle d'Hambourg Moorburg et dont la capacité sera - si le chantier aboutit – de 1800 Mégawatt. C'est plus que la capacité d'une centrale nucléaire moyenne ! Nous avons déjà mené pas mal d'actions contre cette centrale par le passé, mais la répression était forte et l'écho dans l'opinion publique assez faible. C'est difficile d'attirer l'attention sur un site difficilement accessible en zone industrielle, mais ces canalisations sont le talon d'Achille du monstre industriel. Nous avons décidé d'en profiter.

En quoi sont-elles stratégiques ?

Il s'agit d'un réseau de canalisation long de douze kilomètres qui doit être construit pour permettre la mise en route du monstre à charbon. En fait, pour que la production d'électricité avec une centrale à charbon soit rentable, l'exploitant est obligé de construire une centrale de grande puissance. Ces monstres posent cependant les mêmes problèmes qu'une centrale nucléaire : pour éviter la surchauffe, il faut refroidir le réacteur. On fait ça avec l'eau du fleuve - l'Elbe -, ce qui provoque de gros dégâts sur la faune et la flore de ce dernier. Du coup, pour pouvoir mettre le paquet sur la puissance, les exploitants misent sur la cogénération. Ici, l'exploitant Vattenfall veut construire de grosses canalisations d'environ six mettre de diamètre qui évacueront l'eau chaude dans la ville.

N'est-ce finalement pas une bonne chose ?

Cela sonne « écolo », mais en réalité ça ne l'est pas. Sans canalisations, pas de centrale à charbon ! Le monstre ne serait pas rentable, il ne pourrait pas fonctionner à grande puissance et l'entreprise ne pourrait pas renforcer son quasi-monopole sur la ville. Il est prévu que les canalisations desservent de nombreux ménages, et comme celles-ci seront construites par un investisseur privé, les gens n'ont plus guère le choix. Ils seront obligés de passer contrat avec le fournisseur Vattenfall. Si la canalisation n'est pas construite, c'est autant de contrats et de profits qui s'envolent en fumée pour l'opérateur.

Vattenfall affirme pourtant construire des centrales propres, où l'extraction et le traitement du charbon ne dégagent pas de CO2 dans l'atmosphère, les déchets étant enfouis sous terre. N'est-ce pas mieux que le nucléaire ?

Une centrale à charbon dégage de grandes quantités de C02. C'est la même chose pour les centrales dites « à charbon propre » qui, certes, en rejettent moins dans l'atmosphère, mais en rejettent quand même. Quant à l'enfouissement du CO2 sous terre, il n'est pas encore très au point, et quand bien même il le serait, l'espace sous terre n'est pas infini. Mais, en fait, j'estime qu'il n'est pas nécessaire de rentrer dans les détails scientifiques.

Pourquoi ?

Les aspects géopolitiques sont suffisamment éloquents pour que je puisse dire : « non, non et non, je ne veux pas de cette centrale à charbon ». Tout comme l'uranium pour le nucléaire, le charbon est une ressource finie et limitée. Son extraction a des conséquences sur l'environnement importantes. Il y a trois ans, nous occupions justement des arbres contre une mine de charbon à ciel ouvert et Vattenfall était déjà notre adversaire. Finalement, un écosystème qui s'était développé sur des millions d'années a été fichu en l'air pour 20 ans de profits, 20 ans d'extraction de charbon. La nappe phréatique a été pompée pour permettre l'exploitation, ce qui provoque des problèmes d’approvisionnement en eau potable dans la ville voisine. Une véritable catastrophe écologique ! Par ailleurs, le charbon, c'est comme le nucléaire : une forme de gain d'énergie extrêmement centralisée qui implique une société elle-même centralisée. Moi, je suis pour l'autogestion, pour que les gens décident eux-mêmes par en bas des choses qui les concernent, donc pour des sources d'énergie plurielles et décentralisées. Cela évite soit dit en passant les gros black-out symptomatiques de systèmes centralisés. Vous savez, les coupures d'électricité généralisées pour des centaines de milliers de personnes !

On ne s'ennuie pas trop quand on vit dans des arbres depuis un mois ?

Non, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'ai mis longtemps avant de pouvoir vous répondre. Nous avons tous les jours la visite de journalistes qui ont plein de questions à nous poser. Et puis, on s'agrandit tous les jours et on s’active pour rendre une intervention de la police toujours plus difficile : tendre des cordes, actions « artistiques », accrocher un fauteuil en l'air... Il y a aussi pas mal de classes d'école qui passent avec leur instituteur ou institutrice, des artistes qui viennent nous rendre visite. Il faut enfin gérer le quotidien, discuter de stratégie, écrire de nouveaux tracts... Bref, nous sommes très occupés.

Depuis quelques jours, les tronçonneuses de l'industriel suédois sont tout de même susceptibles de venir vous déloger...

Vattenfall peut en effet venir à tout moment. Il y a certes une plainte en cours contre l'autorisation de construction donnée par la ville, mais le tribunal administratif a déjà débouté les associations en première instance. C'est bien connu, les tribunaux jugent au nom du profit, pas au nom du peuple. Mais « Wir werden keinen Baum freiwillig her geben » est notre devise : « nous ne libèrerons aucun arbre volontairement ». Soit nous gagnons et l'entreprise renonce à son projet, soit ce sera la police qui nous délogera.

En France, occuper les arbres pour s'opposer à des projets reste un mode d'action directe non-violente très peu développé, même si on en avait un peu parlé en Savoie lors des mobilisations contre la construction d'un stade de foot à Grenoble et contre l'agrandissement de l'aéroport de Genève à Ferney-Voltaire. Avez-vous un début d'explication ?

Cette forme d'action vient au départ d'Angleterre, des luttes contre les constructions d'autoroutes dans les années 1980. Des activistes ont ensuite fait un tour à travers l'Europe pour en parler et former des gens. En Allemagne, ça a pris petit à petit. Nous sommes désormais suffisamment nombreux pour nous transmettre le savoir. Au début, c'est difficile, quand il y a peu de gens capables de former d'autres personnes. En France, nous n'avons pas encore assez de grimpeurs expérimentés, et quand on forme des gens, comme il y a peu de personnes qualifiées, ils ont peu l'occasion de mettre ce qu'ils ont appris en pratique. On aurait besoin de multiplicateurs et d'une meilleure mise en réseau de la scène grimpe militante.

Dans cette optique, envisagez-vous de revenir en Savoie ?

Pour le moment, je reste en Allemagne. Je me consacre à la coordination internationale des luttes. Pour cela, il est bon d'avoir des gens qui parlent les langues et connaissent les cultures. Mais je suis quand même assez souvent en France, et même en Savoie, en général pour former des gens ou bien pour participer à des actions politiques en hauteur.

Un dernier mot pour les Savoyards ?

Les montagnes sont belles, mais, si on veut les préserver, il faut agir ! L'escalade, c'est super sympa en montagne, mais c'est aussi un moyen de lutte politique très efficace et subversif. Pensez-y !

Propos recueillis par Mikaël Chambru

Crédits photos : C.Grodotzki (Robin Wood), Marion Tiemann (Robin Wood), Jurgen Mumme.

 

Commentaires  

 
0 #2 Azzedine 03-02-2010 11:56
Nachdem Hamburg, komm hier, in Aix-les-bains: es gibt einen Burgsmeister, der tötet die Baüme!
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0 #1 Azzedine 03-02-2010 11:55
Bravo Cécile!!! Nachdem Hamburg, komm hier, in Aix-les-bains: es gibt einen Burgsmeister, der tötet die Baüme!
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