Elle fut l’une des premières régionalistes. Amélie Gex, poète savoyarde, confiait dès 1860 sa défiance envers sa « prétendue nouvelle patrie ». (dossier régionalisme savoyard)
L’identité savoyarde a du mal à s’imposer dans les esprits au même titre que celle des Basques ou des Corses, y compris chez les natifs. Aussi, l’authenticité du sentiment régionaliste est souvent mise en doute, comme si l’on refusait d’accorder au pays sa particularité pourtant incontestable, les Savoyards n’étant français que depuis cent cinquante et un ans. Comme si le plébiscite de 1860 n’avait été qu’une formalité reconnaissant un état de fait. D’ailleurs, les mouvements régionalistes actuels appuient davantage leurs discours sur des arguments juridiques et administratifs qu’ethnologiques ou sociologiques. Mais qu’ont ressenti les Savoyards en devenant français ? Une jeune femme de vingt-cinq ans, née à la Chapelle-Blanche, livrait son témoignage à chaud dans une lettre datée du 2 mai 1860 adressée à une nouvelle compatriote. C’était « La Mélie Gex », qui n’était pas encore devenue Dian de la Jeânna.
« Que manquait-il chez nous sinon de l'argent ? »
« Que j’ai le bonheur de vous voir encore mes bonnes amies de France, les seules personnes que j’aime dans ma prétendue nouvelle patrie. Car enfin il n’y a pas à s’en dédire, nous voilà français jusqu’au cou. Vous ne trouveriez pas un seul paysan de Savoie qui ne dise tout bas : c’est singulier tout de même, cette manière de demander mon vote ! Oh tenez, mon amie, cela fait mal au cœur de voir ce qui se passe dans notre chère Savoie… C’est un vertige, c’est une confusion sans pareille qui s’empare des têtes de tous ces hommes, c’est à qui courra au plus vite au devant des places, des honneurs, des croix… Pauvres fous qui tous croient tenir un bon numéro dans cette loterie de fortune et qui ne s’aperçoivent pas qu’ils ont mis en jeu ce qu’ils avaient de plus précieux : leur honneur, pour recueillir un peu de cette eau bénite de cour… Ne croyez pas cependant, ma chère Adèle, que je n’aime pas la France ! Oh ! Le noble pays, le grand peuple, oui, je l’aime, c’est avec bonheur que j’aurais vu le drapeau français dans notre pays, si digne de marcher sous son ombre ; mais j’eusse demandé un peu plus de respect des vieilles traditions d’un côté, et un peu plus de souvenir pour nos glorieux et magnanimes souverains de l’autre. C’est une nécessité pour nous d’abandonner notre antique croix blanche, nous devions payer le sang français versé pour l’Italie… Cependant, tout en regrettant le roi, le drapeau et notre vieux nom, j’avoue que nous y gagnons énormément ; c’est d’ailleurs la seule considération qu’on ait fait briller à nos yeux, il ne pouvait en être autrement ! Que manquait-il chez nous sinon de l’Argent ? »
La perte de tout ressort moral
Vingt ans plus tard, le fatalisme teinté de regrets, mais déjà plein de défiance, s’est mué dans une nouvelle correspondance en un message bien plus revendicatif qui fait toujours écho aujourd’hui. « Je sens la nécessité de l’œuvre que j’entreprends, œuvre locale et qui ne peut dès l’abord laisser entrevoir le but vers lequel elle tend, c’est-à-dire la reconstitution de cette puissante race de montagnards qui a passé si fière et si forte à travers les siècles et à qui les vingt dernières années ont enlevé tout ressort moral. » Aujourd’hui, si le message persiste dans la pensée régionaliste, que reste-t-il de sa légitimité ?
Dom Vuillerot
Citations extraites de Un poète Savoyard, Amélie Gex (1835-1883), F Vermal, 1923.
Article initiallement publié dans le N°13 de la VDA (été 2007)
