Presque chaque jour un nouveau fléau s’abat sur la planète. Alors suite au drame d'Haïti, nous republions un dossier où l'on se demande si toutes ces catastrophes sont vraiment la faute à pas de chance.
Au moment même où je démarre cet article, peinard devant mon écran, Wilma vient de saccager les côtes mexicaines et se dirige vers la Floride. Quelques semaines à peine après le passage de ses copines Rita et Katrina, ce cyclone doit faire trembler une fois de plus les Etats-Unis. On a beau être la plus grande puissance du monde, on devient tout petit quand mère Nature se fâche. Les Américains seraient-ils victimes d’une punition divine ? En 1248, c’est ce qu’ont cru les Savoyards lorsque le mont Granier envoya plusieurs centaines de millions de tonnes de roches débarouler jusqu’à Myans dans l’un des plus grands effondrements de montagne de l’histoire.
Un chroniqueur anglais de l’époque parla d’« un tremblement de terre provoqué par les vents dans les grottes de la montagne et la vengeance divine déchaînée contre les habitants. » Sept cents ans plus tôt, le même genre d’explication fut donné par les habitants du Léman à l'éboulement du Tauredunum, un glissement de terrain qui ravagea les rives du lac en 563. Aujourd’hui, on ne croit plus trop à ce genre de choses. Peut-être sommes-nous moins superstitieux. Et puis, le progrès nous permettant de comprendre certains aléas, nous essayons désormais de nous prémunir contre les coups durs. Par exemple en zigouillant des millions de volatiles pour éviter d’attraper une grippe mutante. Mais face aux fléaux qui nous menacent aujourd’hui, il y a un sentiment qui monte. Et si l’homme était responsable, de la manière la plus rationnelle qui soit, de toutes ces catastrophes qui s’accumulent au journal de 20 heures, mais aussi près de chez vous ?
C’est naturel
Dans la dernière publication du réputé Wolrdwatch Institute (1), on apprend que « la propagation de la grippe aviaire du Pakistan à la Chine a pu être facilitée par l’augmentation rapide du marché de la volaille et du porc et par la concentration géographique massive de bétail en Thaïlande, au Vietnam et en Chine. » Bref, la menace volaille pourrait être due au productivisme. Ce n’est pas l’avis de Pierre Trolliet, agriculteur bio installé à proximité de Gilly-sur-Isère, un homme pourtant très sensible aux dérives du développement. « C’est naturel, dit-il, il y a des virus. Et c’est inévitable que la grippe aviaire arrive en Europe, car tu ne peux pas tuer des millions d’oiseaux qui migrent. » Naturel, c’est aussi ce qu’on peut penser du tremblement de terre qui vient de frapper de façon dramatique le Pakistan, ou de ceux qui ont secoué, sans faire la moindre victime voire sans que l’on s’en rende compte, le massif du Mont-Blanc à deux reprises dans les dernières semaines (voir l'article sur la possibilité de tremblement de terre en Savoie).
Naturel, c’est encore ce qu’on peut dire des glissements de terrain, comme nous le confirme David Amitrano, chercheur chambérien du laboratoire de géophysique interne et de tectonophysique de Grenoble. « Pour les effondrements ou les glissements de terrain, risques importants dans la région comme dans tous les pays de montagne, je n’ai jamais vu d’effet notable consécutif à l’action de l’homme. Avec l’érosion, toutes les montagnes sont destinées à devenir des collines. Et le Granier, dont la chute n’a sans doute pas été provoquée par un tremblement de terre, va bien finir par s’effondrer à nouveau. Je ne pense pas que ce sera demain, mais on ne peut pas prévoir la date. » Les vignobles des Abymes verront donc un des ces jours le ciel leur tomber à nouveau sur la tête. La faute à la nature.
Les Contamines sous les eaux
Cet été, aux Contamines, c’est un peu ce qui s’est passé. A la suite de fortes pluies, la chute d’un névé a entraîné une réaction en chaîne faisant débouler 200 000 m3 de montagne dans les villages riverains du torrent de l’Armencette. « C’était un truc absolument indescriptible, se souvient une habitante des Contamines. J’ai su plus tard que c’était un phénomène de lave torrentielle. J’ai eu vraiment peur. Une crue ou une poche d’eau sous le glacier, ça passe une fois, alors que là, il y avait dix minutes de répit et ça revenait par vagues successives. J’ai vu un caillou gros comme un semi-remorque dévaler le torrent. C’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de victimes. »
Un autre témoin reste perplexe sur les causes de cet événement. « Cela s’était déjà produit en 1964, mais comme les glaciers fondent aujourd’hui à toute allure, on aura certainement peur à la prochaine fonte des neiges. Et puis, les catastrophes, ça n’arrête plus. Peut-être parce que c’est plus médiatisé. Mais on se dit que c’est certain qu’il faut protéger notre environnement. Toute cette pollution, ça va finir par avoir des conséquences. » Des conséquences dues à la pollution, il y en a eu pas mal à Gilly sur Isère. L’usine d’incinération au parfum de dioxine hante toujours les esprits. Mais là, l’histoire n’est plus du tout naturelle et la catastrophe même pas accidentelle puisqu’elle a duré près de vingt ans (voir l'article sur la gestion de l'affaire de la dioxine de Gilly-sur-Isère). « Gilly, confie Pierre Trolliet, co-président de l’Association citoyenne active de lutte contre les pollutions, ça a mis en lumière tous les dangers des pollutions chimiques. Nous avons aussi découvert pour le moins un manque de transparence. On se moque de la réglementation s’il y a des intérêts économiques. »
Le pet contre le la couche d’ozone ?
Selon Jean Rossiaud, sociologue genevois co-auteur d’un rapport sur le management des risques, nous sommes surtout partout passé d’une modernité de progrès à une modernité de l’incertitude. « On ne sait plus, explique-t-il, si ce qu’on produit apporte le bien ou s’il est porteur de dangerosité. Depuis Tchernobyl, on vit dans le sentiment que l’on est au bord de la catastrophe en permanence. On pense en tous cas que nos actes doivent être réfléchis en termes de risque. » Mais de quoi a-t-on peur, en fait ? Sur le forum Internet arpitan, Loren nous confie ce qui lui fout vraiment la trouille : « J’ai peur de manger des petits pois car je participe à la destruction de la couche d’ozone avec mes flatulences ; c'est les scientifiques qui l'ont dit, c'est vache, mais c'est ainsi. » En mettant en rapport ses pets et la couche d’ozone, Loren a le mérite d’avoir identifié un risque et d’en tenir compte. C’est déjà pas mal car Jean Rossiaud estime que c’est d’abord dans la non identification de la menace que le bât blesse (voir l'interview de Jean Rossiaud sur les causes humaines des catastrophes). A Gilly, par exemple, c’est clair que les risques de l’usine n’ont pas été identifiés.
Les habitants de la “rue du cancer” de Grignon étaient très loin de se douter que leur santé était menacée par les effluves de dioxine. A l’inverse, Rossiaud explique que parfois « le sentiment d’insécurité s’accroit indépendamment d’une augmentation objectivable des risques. L’après 11 septembre a par exemple été vécu comme une insécurité personnelle par beaucoup de personnes nullement menacées individuellement. » Et que dire de cette trouille de la poule qui désole les vendeurs de volaille alors que la grippe aviaire n’a tué, à ce jour, que 61 personnes à travers le monde, exclusivement en Asie. Beaucoup moins que la grippe n’en fauchera en pays de Savoie cet hiver. Mais on parle de pandémie. Les laboratoires fournisseurs d’antivirus, eux, se frottent les mains.
Identifier les risques
Pour l’équipe de recherche de Jean Rossiaud, la plupart des catastrophes devraient aujourd’hui pouvoir être évitées, même s’il est évidemment impossible d’aboutir au risque zéro. Cette absence totale de risque rendrait d’ailleurs sans doute la vie tristounette. Mais en Savoie, nous avons les moyens de nous prémunir contre les tremblements de terre ou les glissements de terrain, nous pouvons prévoir les zones inondables à protéger. Et nous devrions pouvoir choisir de limiter les risques en renonçant à certaines avancées technologiques douteuses. Ou si on les acceptait, cela ne devrait être qu’en connaissance de cause. « Une démocratisation dans l’identification des risques conduirait les populations à prendre ces problèmes comme de véritables questions politiques, déclare le sociologue. Et ça permettrait de trancher. » En Suisse, le canton de Genève a décidé l’année dernière de se passer de l’électricité nucléaire (voir l'article sur la menace nucléaire classée secret défense). Mais alors que nos voisins commencent à organiser des votations sur des sujets de ce type, en France, et donc en pays de Savoie, la sécurité civile reste une affaire d’Etat gérée par les préfectures. Les opérations de com’ ne masquent pas une profonde opacité dès que l’on touche à des sujets véritablement sensibles. Les événements récents, tant internationaux que locaux, devraient nous inciter à nous pencher de plus près sur des risques pas si naturels que ça. Regarder en face les failles de notre société nous permettrait d’ailleurs d’envisager l’avenir avec plus d’optimisme. Alors plutôt que de continuer à subir le défilé des catastrophes du 20 heures, il est temps de réagir. Autrement qu’en vous abstenant de bouffer de la poule.
(1) L’état de la planète 2005. Redéfinir la sécurité mondiale.
Brice Perrier
(voir aussi l'article sur le risque d'accident d'un barrage en Savoie)
(dossier publié dans le numéro 5 de la VDA, novembre 2005)

Commentaires
Un peu d’humour en attendant le début du spectacle !
La théorie des fractales appliquée ! L'effondrement de Haïti, celui (prochain) de la planète ...!
Haïti et son effondrement de 2010, une préfiguration de celui de la planète
(Avant la fin du siècle) !
(Le masculin neutre sera employé)
Haïti vient de subir un violent séisme tellurique.
Des centaines de milliers de morts et de blessés, des millions de sinistrés, sont à déplorer.
POURQUOI ?
Parce que les infrastructures ne respectaient pas les normes préventives !
Une secousse sismique de même ampleur au Japon aurait été encaissée avec un minimum de dégâts.
Dans ce pays, comme à Haïti, tout le monde connaît l’existence des failles continentales et l’instabilité du sol.
A Haïti, la pauvreté ne le permettant pas, le « principe de précaution » n’a pas été respecté.
*** Chacun sait (V. le sommet de Copenhague de 2009) que la planète ne peut pas continuer à vivre longtemps de la manière actuelle ; que seule la date de la catastrophe n’est pas précisément prévisible.
A-t-on décidé, en conséquence, d’appliquer ce fameux « principe de précaution » ? !
Nenni !
-La pauvreté chez les uns,
-la soif de consommer chez les autres,
-la dépendance des « bonnes choses » ou du luxe dans la société dite « de consommation » et chez les nantis sous la conduite du « cerveau des émotions » (encore nommé limbique ou mammalien) qui procède selon une recherche de type analogique (et non pas analytique sous la direction du néocortex),
-au milieu de l’optimisme fondamental du rationalisme,
** s’opposent à toute mesure de prudence ! Comme à Haïti !
Selon la théorie des fractales, une étude statistique entreprise par des chercheurs de renom (L. Nottale, J. Chaline, P. Grou) a débouché sur une hypothèse (en l’année 2000) : Si cette théorie se révélait applicable à notre schéma d’évolution, avant 2080, nous rencontrerions la plus grande remise en cause de nos modes de vie depuis l’installation du néolithique ! (V. le livre « Les arbres de l’évolution » Hachette 2000)
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