Selon le sociologue genevois Jean Rossiaud, les catastrophes ont toujours une cause humaine. Et le destin a bon dos quand on ne souhaite pas regarder les risques en face. (dossier le temps des catastrophes)

Dans votre travail sur le management du risque, pourquoi dites-vous qu’il n’y a pas de catastrophe naturelle ?

Nous sommes partis du principe que toutes les catastrophes sont anthropiques, c’est à dire faîtes par l’homme.

Mais un séisme, c’est bien une catastrophe naturelle…

L’aléa est de cause naturelle. Mais un tremblement de terre en plein désert, ce n’est pas une catastrophe parce qu’il n’y a pas d’hommes autour. Et à Los Angeles, ce n’est pas la même catastrophe qu’au Pakistan. A Los Angeles, les constructions sont faites pour tenir, les populations sont préparées à réagir. Un tremblement de terre là bas ou au Japon, c’est des dizaines de morts, pas des dizaines de milliers. On parle de catastrophe humaine car si les humains s’organisent, ils peuvent diminuer l’impact de la catastrophe. Les coulées de boues, par exemple, viennent directement d’un certain type de développement.

Nos sociétés ne s’organisent-elles pas assez ?

On peut faire beaucoup mieux en termes d’identification des risques. Si les populations étaient conscientes des risques qu’elles prennent, elles pourraient supprimer un certain nombre d’aléas.

Quel risque est mal identifié ?

Les OGM, par exemple. Comme on ne sait rien sur les conséquences possibles, le risque peut être très bas, mais aussi très élevé. Quant au nucléaire, on sait qu’il y aura sûrement d’autres Tchernobyl, vu que toute technologie, à un moment donné, produit un certain nombre d’accidents. Et vingt ans après cette catastrophe, on comprend toujours mal ses conséquences à long terme. Personne n’a aucune idée de ce que cela veut dire d’être irradié pendant des centaines d’années. Certains scientifiques prétendent d’ailleurs qu’il y a eu 35 morts, d’autres 3 000 et d’autres 600 000.

L’identification des risques climatiques est-elle également défaillante ?

On commence à identifier les crues. On se dit qu’il faut faire attention à la manière dont on bétonne le territoire. On va vers l’idée de permettre aux cours d’eau de déborder en élargissant les berges et en créant des zones inondables. C’est une bonne gestion des risques car on sait qu’il peut y avoir de grosses intempéries avec le réchauffement climatique. Soyons conscients que, pour éviter les inondations, il faut créer ces zones afin que ça ne touche pas les maisons.

C’est le cas aujourd’hui ?

On commence à avoir l’idée de commencer à le faire, mais c’est loin d’être fait. Les chercheurs et les décideurs ont identifié le risque, mais la population n’a pas encore conscience qu’elle devrait être associée à cette identification.

Y a-t-il une volonté politique de faire savoir ces choses-là ?

Les politiques n’aiment pas que les gens s’inquiètent, alors qu’au fond l’inquiétude est plutôt saine. Il ne faut pas avoir peur d’inquiéter les gens, il faut juste leur faire prendre conscience que notre monde est relativement dangereux. L’enjeu politique actuel, c’est de mieux comprendre l’incertitude. Et de prendre des décisions concernant les nouvelles technologies, le développement, en connaissance de cause, de manière démocratique. Il y a des votations à faire sur ces sujets. C’est dommage que vous ne le fassiez pas en France. Il faudrait pouvoir demander des comptes aux départements, aux régions, afin de permettre à la population de participer à l’identification des risques, à la prévention des catastrophes. Ainsi, le jour où elles se produisent, les gens sont aptes à gérer ça du mieux possible, à ne pas tomber dans la panique. Parce que le propre d’une catastrophe, c’est que l’Etat n’est plus capable de faire son boulot. Il est trop désorganisé, donc ce sont les populations qui prennent en charge les premiers secours et les premières reconstructions.

Propos recueillis par Brice Perrier

(article publié dans le numéro 5 de la VDA, novembre 2005)

 

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