Depuis 30 ans, La Biolle célèbre le cinéma et la ruralité dans un festival à nul autre pareil. Alors que débute aujourd'hui sa nouvelle édition, Fred revient sur son histoire.

30 piges. Et vous, vous faisiez quoi il y a 30 piges ? Peut-être étiez-vous en train de tripatouiller votre tout nouveau décodeur Canal + en maudissant le malheureux boîtier incapable de vous fournir la moindre image nette, ou vous trémoussiez-vous frénétiquement sur l’air synthétisé des « Sunlights des tropiques » de notre Steevie Wonder national, Gilbert Montagné, ou encore étiez-vous tout entier occupé à fêter la chevauchée victorieuse du « Blaireau » Hinault dans la touffeur de son ultime Tour (d’honneur) maîtrisé de la tête et des épaules ? Eux, une poignée de Biollans, s’échinaient alors à monter brique par brique la structure d’un festival atypique qui fait encore référence aujourd’hui. Coup d’œil dans le rétro.

« Tes films, ils ne nous intéressent pas ! »

Nous sommes au printemps 1985 quand Henri Billiez (à droite sur la photo ), qui s’évertue déjà depuis quelques années comme chargé culturel à la mairie de La Biolle à remettre sur les rails des soirées cinéma dans la bourgade de l’Albanais, est interpellé par Jean Calloud (à gauche sur la photo ), son ami et collègue du conseil municipal. « On avait ouvert un foyer rural et on organisait des soirées ciné, raconte Henri. Un jour, Jean est venu me voir, et m’a dit de but en blanc : "Nous, les paysans, tes films, ils ne nous intéressent pas !" Bon faut dire qu’à l’époque on passait des films sur des thèmes aussi excentriques que la conquête de l’espace par exemple… » Coiffé de sa double casquette de paysan et syndicaliste, Jean Calloud rentrait alors tout juste d’un congrès à Paris où il avait assisté à la projection de Farrebique et Biquefarre, les deux volets, à près de quarante ans d’écart, de l’histoire agricole d’un village de l’Aveyron. Une véritable révélation.

« Je me suis dit : c’est ça qu’il faut faire à La Biolle ! Passer des films sur les paysans, et la condition paysanne aux paysans. » A cette époque, la vie rurale et agricole se retrouvent brusquement au cœur d’une spirale d’incertitudes et de confusions quant à son avenir. Confrontée à de grandes mutations dues aux évolutions technologiques et à l’industrialisation qui débarquent dans le secteur à marche forcée. Désemparés, les hommes ont besoin de sortir de leurs champs, de leurs fermes, des pâturages, de se rencontrer, de débattre de leur futur proche ou lointain. D’autres, expriment leurs inquiétudes en filmant des scènes ancestrales de la vie paysanne avant, pensent-ils, qu’elles ne disparaissent… Alors, pourquoi ne pas se rencontrer, montrer ces films, et en débattre ? Loin de prendre la mouche à la réflexion de son ami, Henri se lance alors : « Je vais te faire quelque chose… Et pourquoi pas un festival ? »

Convivialité, authenticité, et gnôle

Voilà comment l’idée qui, de loin, pourrait ressembler à une boutade ou à un défi entre copains du genre « Chiche ou pas chiche ? », a fini par devenir un projet tangible à la voilure gonflée par le souffle généreux d’une mairie bien décidée à le mener à bon port. Ainsi, le 30 novembre suivant, l’amarrage du premier festival rural aura lieu sans encombre dans le port de La Biolle. Un jour et demi de visionnage, et un joyeux mélange de longs métrages, de débats, et de films amateurs dont La mort du cochon d’un certain Pierre Granget, agriculteur, poète, cinéaste à ces heures, et grand pourvoyeur, des années durant, du festival en productions filmiques de son cru.

Une première encore frêle, mais en forme de réussite, avec peu ou prou les ingrédients qui perpétuent le succès du festival de nos jours : convivialité, authenticité et… gnôle. Les bases du festoche sont donc jetées, et le but premier, réfléchir sur ce fameux concept de ruralité, atteint. « Alors bien sûr, on n’avait pas toujours les films qu’on a voulus, reprend Jean Calloud, mais le festival a permis de réfléchir à la condition paysanne et à son évolution, et de mettre en lumière pour les consommateurs, la qualité des produits, et les méthodes de consommation qui existaient face aux supermarchés .»

Annie Cordy dans les bras du curé

Les années suivantes le festival rural continuera d’escalader tranquillement la paroi d’une croissance raisonnée, en s’appuyant sur les épaules de divers partenaires pour continuer sa grimpette. Passant ainsi des films en 16 mm avec les Œuvres Laïques de Savoie à un partenariat avec L’Espace Malraux de Chambéry et son service de cinéma décentralisé, avant d’entrer dans l’ère du 35 mm en s’attachant les services du Cinéma itinérant des pays de Savoie, Cinébus. L’organisme, dirigé par Eric Raguet, finira de cimenter ses fondations. « Ils nous ont apporté la technologie, le choix des films dans les circuits, mais surtout le professionnalisme. Le petit plus qui nous manquait », reconnait aujourd’hui Henri Billiez.

Les éditions qui s’écoulent, draineront également avec elles leurs lots de visites prestigieuses, dont celles de Serges Reggiani ou encore Robert Enrico, réalisateur du Vieux fusil, et de révélations puisque Pierre Beccu, réalisateur de nombreux documentaires, dont Regards sur nos assiettes qui vient de sortir en salle, y débuta en 1986. D’anecdotes plus ou moins cocasses aussi, comme ce jour où l’interprète de La bonne du curé, Annie Cordy, de passage à La Biolle en 1997 pour présenter Le Diable en Sabots (ça ne s’invente pas !), tomba, hilare, dans les bras du paroissien du coin croisé à l’Auberge du Nan. Ou encore cette avant première de Microcosmos en 1996 qui attira de jeunes universitaires en Biologie par cars entiers de Lyon et Grenoble, et faillit faire imploser la salle communale. « On a fini à plus de 1200 entrées pour une salle qui n’en autorise que 600. On a poussé les murs… c’était horrible ! », en sourit, avec le recul, Henri.


La Biolle élargit son champ de vision

Dans les années 2000, le festival fait peau neuve. Nouveau logo, nouvelle couleur, et surtout en 2010, nouvelle appellation. Adieu donc Le festival du film rural de La Biolle, bonjour le Festival de La Biolle. Tout simplement. Exit donc la notion de ruralité ? Eh bien, non, ce n’est pas ici un adieu aux veaux, vaches, cochons. L’appellation : « Cinéma et Ruralité » reste d’ailleurs en sous-titre. Il s’agit simplement d’élargir le concept au maximum, de le tordre dans tous les sens, de le malmener aussi, pour finalement le retrouver avec encore plus de force, de vérité, au détour d’un ranch du middle-west ou au fond d’une ruelle fantomatique du Liban. Les documentaires amateurs ultra-locaux font de plus en plus de place aux films hexagonaux, voire internationaux, écartés par une équipe rajeunie qui est déterminée à se tourner vers l’avenir, et revendique un festival « résolument moderne et dynamique ». Une évolution de « leur » festival vécue dans un mélange de réalisme et de résignation par les anciens de l’aventure, comme Henri Billiez.
 
« J’ai regretté pendant longtemps la mise à l’écart progressive des films amateurs, parce que ça favorisait le témoignage spontané. Mais, ils avaient raison, ce n’était pas de notre dimension, et puis il y a d’autres structures qui font ça très bien. Alors, c’est vrai, le festival s’est un peu « embourgeoisé », il est devenu un peu « cultureux », mais c’est l’époque qui veut ça, et puis la fréquentation a triplé depuis, alors... » Un mal nécessaire donc, et qui a permis, depuis, au festival de s’affirmer comme un incontournable rendez-vous cinéphilique dans la région. Pas mal quand on sait que de l’aveu même d’Henri : « Quand on l’a lancé, on pensait que l’année suivante ça n’existerait plus ».
 
Un phare dans le brouillard

Une ruralité dont la survie, menacée chaque jour un peu plus par le grignotage industriel ou immobilier, reste plus que jamais au cœur des débats qui agitent nos sociétés, un festival devenu un incontournable du 7ème art en Savoie, et qui tient debout depuis trois décennies grâce à la ténacité et aux valeurs de ses bénévoles, et enfin, une salle de L’Ebène, chaleureuse, protectrice, et conviviale, qui, chaque année à la période froide et blafarde, se remet à briller tel un phare perçant les panaches blancs des premières brumes de novembre. On en reprendrait bien pour 30 piges !
 
Frédéric Delville
 


La Biolle 2014, et voilà l’programme :

Mercredi 12 novembre
20h30 : Les ondes de Robert. Documentaire de Xavier Jourdin et Mélanie Antoine. France - 2014.

Jeudi 13 novembre
9h et à 10h : La balade de Babouchka. Film d’animation d’Alexandre Tatarsky, Eduard Nazarov et Marina Karpova. Russie – 2012.
20h30 : Les sœurs Quispe. Drame de Sébastien Sepulveda. France / Chili / Argentine – 2014.

Vendredi 14 novembre
9h30 : Brendan et le secret de Kells. Film d’animation de Tomm Moore. Belgique / Irlande / France – 2009.
14h45 : Contes chinois. Films d’animation de Ah Da, Tei Wei, et Zhou Keqin. Chine – 2005.
20h30 : Il a plu sur le grand paysage. Documentaire de Jean-Jacques Andrien. Belgique – 2014.

Samedi 15 novembre
9h30 : Les glaneurs et la glaneuse. Documentaire d’Agnès Varda. France – 2000.
14h30 : Tom à la ferme. Drame de Xavier Dolan. France / Canada – 2014.
17h : Conférence de l’historien Ronald Hubscher sur l’évolution du regard des cinéastes sur le monde rural.
20h30 : Le démantèlement. Drame de Sébastien Pilote. Canada – 2013.

Dimanche 16 novembre
9h30 : Les Camisards. Film de René Allio. France – 1971.
14h30 : Résistance naturelle. Documentaire de Jonathan Nossiter. France/ Italie – 2014.
17h30 : Les chèvres de ma mère. Documentaire de Sophie Audier. France – 2014.
 
Le festival se déroule dans la salle de l’Ebène à La Biolle.
Tarifs : 5 € (adultes) ; 4 € (étudiants, demandeurs d’emploi et cartes du festival) ; 3 € (enfants de moins de 13 ans). Abonnement 9 films : 30 €
Informations complémentaires : www.cinerural-labiolle.org

 

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