Alors que Chambéry fête les 300 ans de la naissance de Rousseau, il convient de se rappeler qu’elle est surtout la ville de Joseph de Maistre. Petit comparatif de ces deux grands penseurs.

A Chambéry, deux symboles se font face : Jean-Jacques Rousseau et Joseph de Maistre. Tous les deux ont leurs statues dans la cité, le second étant accompagné de son frère Xavier. Mais seul Maistre, qui s’opposa radicalement au Genevois. est foncièrement chambérien. Rousseau n’a été que de passage ; il ne se reconnut jamais sujet du duc de Savoie. Et s’il dit du bien des Savoyards dans les Confessions, il les assimila, dans La Nouvelle Héloïse, au catholicisme et au royalisme, pour lui ennemis de la liberté. La Profession de foi du vicaire savoyard, certes, rendait hommage à un Savoyard, mais qui avait été rejeté par sa hiérarchie pour de mauvaises raisons, et qui prônait le relativisme religieux - faisait même l’éloge du protestantisme contre le catholicisme. C’était au fond une résurgence de François Bonivard, le Savoyard qui prit le parti de Genève contre le duc Charles III et du protestantisme contre le Pape. La Nouvelle Héloïse le présente ainsi comme atypique.

Le contrat social ou la providence ?

Pourrait-on dire que Rousseau représente ce qui en Savoie se rallia à Genève contre le catholicisme et la dynastie issue du mythique Bérold ? Peut-être. Mais Joseph de Maistre appartient au parti opposé, resté fidèle au Duc et à l’Église de Rome, et Rousseau fut, avec Voltaire et John Locke, une de ses cibles principales, au sein de ses ouvrages. Ce qu’il détestait par-dessus tout est le Contrat social. Rousseau y faisait de la politique un phénomène purement humain, vide d’inspiration prophétique. Il dit que les législateurs de l’Antiquité, lorsqu’ils invoquaient les dieux, ne le faisaient que pour en imposer au peuple, et qu’en réalité leur génie résidait tout entier dans leur intelligence. Or, Maistre reprocha justement aux révolutionnaires disciples de Rousseau de ne s’appuyer que sur leur propre intelligence, lorsqu’ils créaient à tort et à travers des constitutions jetées à la corbeille dans l’heure qui suivait leur naissance ! En effet, disait-il, en soi, l’intelligence humaine ne crée rien : elle ne fait que mettre à jour ce que la Providence seule a pu mettre en place. La nature des événements s’était d’elle-même orientée dans le sens de l’édification du royaume de France - qu’il citait généralement en exemple -, et les lois avaient été publiées après avoir été pressenties - devinées - par les hommes. Il s’agissait pour Maistre non de raisonner, mais de dévoiler ce que la nature cachait, l’âme du peuple. Or, cela ne se réalisait qu’en scrutant les profondeurs de l’Esprit.

User de clairvoyance et être humble

Dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre va jusqu’à contredire directement Rousseau en affirmant que les métiers ont été enseignés aux hommes par les intelligences célestes. Lui-même se posait comme prophète. Mais Dieu ne parlait pas, selon lui, à l’intelligence : il agissait au-dessous de la conscience, et seule la clairvoyance permettait de découvrir ses desseins. Mieux encore, il n’était pas vrai, selon Maistre, que l’homme mût les événements en partant d’une volonté générale éclairée par l’intelligence, comme le prétendait Rousseau. En réalité, les hommes ne sont généralement, disait le philosophe chambérien, que les rouages inconscients du destin, et il regardait les anciens Grecs et les anciens Romains comme l’ayant découvert, au sein de leurs mystères : leurs tragédies s’en faisaient l’écho. Il ne leur attribuait pas le rationalisme que leur conféraient les philosophes modernes. Si on veut contrôler les événements, il faut, par conséquent, commencer par user de clairvoyance, ensuite être humble, et s’avouer ignorant des secrets essentiels du monde : paradoxe qui n’est pas une contradiction, puisque l’humilité oblige à chercher - puisque la quête même fait apparaître la zone d’ombre qui demeure toujours. Par surcroît, pour Joseph de Maistre, les institutions séculaires garantissent la stabilité dans laquelle il est possible d’y voir clair : puisque le temps a fait apparaître les principes par lesquels sont mues les différentes nations, le mieux - le plus simple - est de respecter leurs traditions. Or, dans le Contrat social, Rousseau balaie tout sur son passage, récusant toute forme de conservatisme.

Une république qui ne conviendrait pas aux Français ?

Jean-Jacques Rousseau suit une logique imparable, implacable, qui ne laisse rien à la tradition. Il pulvérise l’idée monarchique, faisant des rois les enfants gâtés de conquérants qui ont pu parfois être des hommes de bien, mais n’ont pu transmettre leur vaillance à leur progéniture, élevée dans les privilèges arrachés à la destinée par leurs prédécesseurs. Ils sont donc, selon Rousseau, toujours arrogants, égoïstes, imbus d’eux-mêmes, soucieux de leurs seules voluptés, et il faut les remplacer par des aristocrates élus qui useront de leur intelligence pour légiférer efficacement. Son modèle, à cet égard, était surtout la république romaine, préfigurée par celle de Sparte, et à laquelle celle de Genève faisait écho. Or, pour Joseph de Maistre, le Saint-Esprit, descendu sur le front du Prince au cours de son sacre, n’était pas un vain mot : il donnait de réelles lumières au Roi ; le prêtre avait ce pouvoir. Il assurait, également, que les arguments de Rousseau étaient purement théoriques, et que les Français respectaient l’autorité du Roi justement parce qu’ils partageaient d’instinct le pieux sentiment qu’il était oint par le Seigneur, et qu’il incarnait l’âme de la nation. Dans leurs actions concrètes, les Français n’avaient en rien les pensées de Rousseau comme base fondamentale, mais la croyance innée en l’onction royale. Il était donc vain de chercher à leur appliquer le système de la Suisse (dont Rousseau faisait aussi l’éloge). Même si on pouvait admettre qu’il était bon en soi, il ne convenait pas aux Français. Parmi ceux-ci, la démocratie ne prendrait jamais : elle n’aurait jamais l’autorité, le rayonnement nécessaires. Ils auraient toujours besoin d’un monarque, et on peut dire qu’en cela, sa parole préfigurait De Gaulle et la Cinquième République…

Deux présences qui rayonnent

Cela dit, il faut accorder à Rousseau une capacité à voir plus loin que la nation. Ses idées excessivement théoriques étaient, sans doute, inapplicables : Joseph de Maistre avait vu que les peuples ne se fabriquent pas de toutes pièces, qu’on ne leur impose pas de l’extérieur des principes conçus de façon abstraite. A terme, cependant, qui peut nier que les esprits doivent un jour être éclairés ? Que la démocratie, quoique encore imparfaite, doit justement être soutenue par le progrès de l’éducation ? Victor Hugo développera ces idées sans rejeter celle de Joseph de Maistre selon laquelle les vrais mystères sont dans les tréfonds de l’Esprit : il dira que les poètes sont précisément là pour dissiper les ténèbres. Que l’intelligence diurne ne suffise pas n’empêche pas la possibilité - au moyen des images, des symboles - que s’accroisse la véritable connaissance.

Chambéry en tout cas est faite des deux hommes, de leurs deux ombres, pour ainsi dire, et préférer Rousseau de façon exclusive est se condamner à demeurer dans l’illusion de la raison triomphante dénoncée par Joseph de Maistre. A la maison des Charmettes et à l’appartement dans la vieille ville occupé par Rousseau et madame de Warens, il faut donc ajouter le Palais de Justice comme haut lieu de la pensée et de la littérature à Chambéry : il faut inviter à s’y rendre et à se remémorer de Joseph de Maistre siégeant parmi ses pairs, les sénateurs de Savoie. Sa présence rayonne encore dans l’ombre du lieu.

Rémi Mogenet

 

Commentaires  

 
0 #10 01-08-2012 14:01
« Ensuite, il est complètement exact que le peuple doit approuver en assemblée plénière les lois proposées, et non se faire voler ses prérogatives par les élus »

Très bien. Participe donc à la dynamique Municipales 2014 en vraie Démocratie :

http://www.dailymotion.com/video/xsiboe_municipales-2014-chambery-en-vraie-democratie_news

Les prochains municipales approchent (2014). Elles ne devront pas ressembler aux précédentes. Il faut organiser la vraie Démocratie partout. Il faut qu'il y ait dans chaque commune une liste qui mettra en place une vraie Démocratie en cas d'élection. C'est à dire un système basé sur la souveraineté de l'assemblée populaire et un système de désignation par tirage au sort, des contrôles populaires, la révocabilité des tirés au sort, la reddition des comptes etc. etc. etc. (allez voir tous les éléments théoriques). Une fois le système mis en place, la liste élue s'écartera. Lancons une dynamique dans tout le bassin chambérien.
Sur la théorie :

http://www.dailymotion.com/video/xi...

« C’est l’ÉLECTION des acteurs politiques qui a rendu possible le capitalisme. Le tirage au sort, qui est de la nature même de la démocratie, retirerait aux capitalistes leur principal moyen de domination.
L'élection donne le pouvoir aux riches, le tirage au sort donne le pouvoir aux pauvres… Combien de temps encore les pauvres vont-ils défendre l'élection ?
Il est très étonnant que TOUS les militants de gauche, humanistes, socialistes, communistes, anarchistes, écologistes, tous soucieux de progrès social réel, soutiennent eux aussi le suffrage universel comme on défend une vache sacrée, alors que tout indique que ce mythe est mensonger, une véritable escroquerie politique ! » E.C

VIRONS LACLAIS ET TOUS LES ÉLUS.

On se voit dimanche midi 5/08 place Saint Léger.
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0 #9 30-07-2012 12:18
Enfin, moi je suis favorable au système de Rousseau, que le peuple décide en assemblée plénière d'adopter ou non les lois proposées. Ce que j'ai voulu dire était que créer des lois n'était pas aussi facile, de mon point de vue, que le disait Rousseau, que l'intelligence "normale" ne suffisait pas, parce que je crois qu'il existe une "balance de l'univers" qu'on ne saisit que par intuition. J'ai cité Victor Hugo parce que celui-ci croyait que les poètes étaient en mesure d'avoir ces intuitions. Ensuite, il est complètement exact que le peuple doit approuver en assemblée plénière les lois proposées, et non se faire voler ses prérogatives par les élus ; j'en ai parlé ici : http://remimogenet.blog.tdg.ch/archive/2012/07/20/jean-jacques-rousseau-face-a-martine-aubry.html
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+1 #8 30-07-2012 11:21
« le peuple ensuite en assemblée plénière décide de les approuver ou non.»

Est-ce que nous avons cela ? NON.

Nous ne sommes PAS en Démocratie, mais alors PAS DU TOUT.

Oui, un meilleur système est possible : La Vraie Démocratie. Mais tout est fait pour nous en détourner.
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+1 #7 30-07-2012 06:58
Je ne pense pas être royaliste, personnellement, mais je reconnais que je ne pense pas que les lois soient arbitraires et qu'elles puissent être tirées au sort, je pense qu'il existe une justice en soi, une sorte de balance de l'univers qui se reflète plus ou moins bien dans les sociétés humaines. Cette balance de l'univers ne se trouve pas, de mon point de vue, dans les lois physiques, telles que la science actuelle les détermine, mais dans sa vie globale, que je crois habitée par une âme. Je ne pense pas que le hasard puisse la matérialiser, car je pense que cette balance globale de l'univers cesse d'être présente dès qu'on ne s'occupe que d'un point particulier dans l'univers. Alors, cela devient à la fois partiel et partial. Rousseau avait du reste le même genre d'idées, et il estimait que les justes lois ne pouvaient être trouvées que par une intelligence embrassant l'univers, et donc il regardait comme nécessaires qu'il y ait des philosophes qui proposent des lois, et que le peuple ensuite en assemblée plénière décide de les approuver ou non. Mais si un meilleur système peut être trouvé, je m'en réjouis. Ensuite, c'est aussi en fonction de la philosophie de chacun, de ce que chacun pense de ce que doit être une loi.
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+2 #6 30-07-2012 00:16
« Que la démocratie, quoique encore imparfaite... » ERREUR TOTALE, nous ne sommes pas du tout, mais alors pas du tout en Démocratie. Le sommes-nous seulement parce qu'on le dit ?
Le régime actuel est le Gouvernement Représentatif (à tendance oligarchique au service de la ploutocratie).
L'élection, c'est L'INVERSE de la démocratie.
La nature de la Démocratie, c'est le tirage au sort.
Tout est très bien expliqué ici : http://www.dailymotion.com/video/xiyzhh_etienne-chouard-conference-le-tirage-au-sort-comme-bombe-politiquement-durable-contre-l-oligarchie_news
Et après, Jésus, Rousseau, Robespierre, les communards, Jaures, les situationistes et tous les autres, on vous prépare un truc encore plus fort dans vos gueules de bourgeois, royalistes et marchands du temple.
La fin ultime des classes sociales, nous allons y parvenir, crois-moi Mogenet Royaliste.
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-1 #5 30-07-2012 00:09
Beaucoup de mots et de détours uniquement pour diffuser une idéologie royaliste pure et dure. Que cette idéologie est dure à clapser ! Mais on va finir par y arriver.
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+2 #4 15-07-2012 16:23
"Ils [Français] auraient toujours besoin d’un monarque, et on peut dire qu’en cela, sa parole préfigurait De Gaulle et la Cinquième République…"
Ça c'est bien trouvé. Je suis tout à d'accord.
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+2 #3 14-07-2012 18:17
Merci de vos commentaires. Le problème de la République est qu'elle ne prétend se fonder que dans la raison, et que personne ne parvient à s'en satisfaire. Les uns veulent détailler la raison en matérialisme dialectique et historique, et faire de la doctrine rationaliste de Marx une révélation nouvelle, les autres se contentent de se référer à la "France éternelle", à l'héritage chrétien. Tout le monde sent que la République n'a pas acquis une autorité naturelle suffisante. Joseph de Maistre sentait cela venir, et Rousseau, non.

La pensée de celui-ci n'avait pas de frontière terrestre, peut-être, mais elle avait des frontières quand même, car il ne voulait pas admettre que l'autorité ultime d'un régime se trouve toujours dans ce qu'on pourrait appeler le surnaturel. Il préfigurait cette frontière de Marx qui est un blocage psychologique dans le sens du matérialisme et qui, dans un contexte généralement matérialiste, peut facilement, mais facticement, se faire assimiler à l'universalisme. L'universalisme abstrait, cependant, ne s'applique pas, par définition, à des pays limités dans l'espace, comme est la France, qu'on le veuille ou pas. La fiction de la France éternelle et universelle ne sauve pas du naufrage une pensée qui ne peut en fait pas s'appliquer à la réalité d'une France saisie dans le temps et l'espace dans ses particularités arbitraires, ses particularismes. Non, la langue française n'est pas universelle : si l'univers parlait, il ne l'utiliserait pas !

Il faut voir comment on s'en prend en ce moment dans les milieux bien-pensants soi-disant républicains à Lorant Deutsch parce qu'il a osé faire un livre d'histoire dans lequel il dit préférer la royauté à la république. C'est assez lamentable.

Pour donner à la République une vraie autorité morale, il faut rejeter Marx, et méditer sur Victor Hugo, et l'ange de la Liberté. C'est ce que j'ai voulu dire dans mon article.
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+2 #2 13-07-2012 17:48
Dans "Considérations sur la France", même si pas mal d'arguments sont d'un autre temps, on comprend assez vite comment la révolution a pu en même temps que démettre les autorités de l'époque dissocier les nouveaux appareils du pouvoir de toute autorité morale. Chaque scandale, chaque mensonge de nos politiques nous rappelle combien l'analyse de Joseph de Maistre était pertinente.
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+2 #1 13-07-2012 07:26
Membre du club presse 74/73, je viens de rédiger un article sur Rousseau pour les 300ème qui est un parfait parallèle au votre ! OUI Rousseau est profondément ...genevois.Je le ressens ainsi; Et j'étais à Genève pour cet anniversaire. Il vient à Chambéry pour ....batifoler.Sa pensée évidemment n'a pas de frontière. Je vous donne le lien de mon article ; Cordialement
article intitulé"Banquet républicain à Genève, rousseau premier indigné"
http://duboutduborddulac.blog.tdg.ch/archive/2012/07/05/x.html; Si le lien ne fonctionne , taper "sylvie neidinger rousseau" sur google
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