Radio Ellebore, la fréquence sensible, fête demain ses 30 ans au Casino d’Aix-les-Bains. Retour sur l’histoire de la radio libre chambérienne qui fait vibrer les ondes savoyardes.

En ce début novembre, il est un étrange message qui brouille régulièrement les ondes radiophoniques savoyardes : « Les Chambériens parlent aux Chambériens, rejoignez-nous, rejoignez la résistance… » Les plus anciens d’entre nous croiront peut-être que le spectre du Général de Gaulle est venu hanter leur poste radio, mais pas de panique : ce message n’a rien à voir avec 39-45, et ça fait belle lurette que les Allemands ont regagné leurs pénates. Non, cet appel à la résistance est tout simplement l’œuvre d’une radio associative chambérienne, Radio Ellebore. Cela peut faire sourire ceux qui s’arrêtent parfois sur le 105.9, tant la programmation très « easy-listening » incite plus à passer une partie de la journée à la maison en pyjama qu’à prendre le maquis et faire sauter des ponts… ou des banques.  Mais c’est mal cerner le caractère profond de cette radio, insoumise.  En cette année 2011, Ellebore souffle ses 30 bougies. L’occasion de revenir sur trois décennies de rebellions sur des ondes savoyardes.


Pénélope, Polenta et … Ellebore

Fin des années 1970, les radios dites « pirates » explosent partout dans l’hexagone. A Chambéry, des bandes d’hurluberlus défient les pouvoirs publics en diffusant des émissions par fréquence d’une à deux fois par semaine. « C’était pas très compliqué en ce temps là, raconte Jean-Martial André actuel co-président d’Ellebore, il suffisait d’aller acheter un émetteur en Italie, d’être un peu bricolo et le tour était joué. L’avantage, c’est que ça demandait très peu de moyen technique. » En 1980, deux de ces radios amateurs, Radio Pénélope et Radio Polenta (sic), fusionnent pour créer une fréquence à la sensibilité vaguement écolo. Ellebore est née. La joyeuse troupe, composée d’une vingtaine de personnes, se pose alors une fois par semaine sur les hauteurs de la ville et inonde Chambéry de leurs messages politiques plus ou moins élaborés. Ces pionniers de la radio multiplient les bras d’honneur à l’Etat (diffusant, par exemple, l’interview de Bokassa racontant en détails l’histoire des diamants remis à Giscard) et découvrent les joies de la libre expression en tâtant de la garde à vue. Mais ils réussissent surtout à imposer la première radio libre de Savoie qui se retrouve soutenue par la population et même, sentant sans doute le vent tourner à l’approche de 81, par la mairie PS de l’époque.

1980, peur de rien

En 1981, effectivement, les socialos prennent le pouvoir, un souffle nouveau et rafraîchissant s’abat sur le pays. Désormais constituée en asso, Ellebore voit le nombre de ses membres exploser. Farouchement accrochés à leur indépendance, ceux-ci envoient la municipalité sur les roses au moment où elle leur propose de l’aide…en échange de places au conseil d’administration. C’est l’heure des premières subventions, de l’installation en centre ville dans des locaux de 100 m², des assemblées générales qui partent en sucette et des programmations sans queue ni tête. « Dans les assemblées générales, il y avait toujours 150 personnes, ça partait dans tous les sens, ça hurlait, c’était des « putschs » permanents. Côté émissions, on pouvait passer du classique au hard rock pour enchaîner sur un programme écolo de la FRAPNA… Il n’y avait vraiment aucune logique », raconte Jean-Martial. Malgré tout, en 1984, la station décroche enfin l’autorisation officielle d’émettre et, dans le même temps, quelques émissions comme Bulldozer, consacrée au hard rock, arrivent tout de même à tirer leur épingle du jeu. Ellebore traverse ainsi les années 80, foutraque, bordélique et borderline. Olivier Larribe, 17 ans à l’époque, se souvient de son passage éclair au micro : « C’était en 1988 ou 89, c’était la radio sympa du moment. On était deux ou trois potes et on avait rencontré des gars qui y bossaient. Au départ, on voulait vraiment faire une émission, passer de la musique, mais ça s’est vite transformé en n’importe quoi. On passait Gainsbourg, les Doors et on chantait par-dessus. On ne préparait rien. On avait demandé à des potes du lycée d’appeler et on s’insultait à l’antenne. Après la première émission, le directeur de l’époque nous a dit que c’était pas vraiment l’esprit. Alors, en y retournant la semaine d’après, on savait qu’on était sous observation. Mais malgré tout,  on était prêts à en remettre une couche. Et au bout d’une heure et demie, le gars a débarqué et a tout coupé. On s’est fait virer. »

1990, la parenthèse enchantée

La décennie qui s’achève sonne la fin de la récré. Ellebore s’essouffle, sa voix faiblit. Ils ne sont plus qu’une dizaine à tenir la baraque quand Jean-Martial André débarque à la présidence en 1989. « J’avais fait un peu le tour des radios chambériennes de l’époque, qui étaient environ une dizaine. J’avais même eu une première expérience à Ellebore, derrière le micro en 86/87. Et là, je me suis dit assez vite qu’il fallait canaliser un peu tout ça… » Canaliser et rénover aussi. Le rock garde ainsi une place centrale, mais la programmation s’ouvre de plus en plus aux parfums de l’époque et la nouvelle présidence se veut toujours plus avant-gardiste. Grand témoin de cette époque, Fred Reboul, pensionnaire de la radio de 1990 à 2000, se souvient de cette évolution : « Quand je suis arrivé, la musique qui tournait était très rock ou grunge, des groupes comme Sonic Youth passaient en boucle, et puis, à partir de 95, ce fut l’arrivée des musiques électroniques comme le trip-hop, ça correspondait à l’émergence de la mode des musiques électro et acid-jazz. »

La page des années 1980 semble se refermer inévitablement. Une belle période pour la station Chambérienne, se souvient le leader actuel du groupe Monstre. « Elle s’est vraiment développée de 90 à 94. A cette période, il y avait beaucoup d’émissions, jusqu’à trois par soir, ça parlait hip-hop, death metal ou même astrologie. Tout était en direct, les gens appelaient pour réagir... » Les émissions qui cartonnent brandissent alors en étendard, des titres qui ne laissent pas trop de doute sur la spontanéité qui les anime. Il y a la cultissime Le bruit et la fureur, sur les musiques expérimentales, Les carottes sont dans le potage, qui cause rock alternatif français, ou encore Du miel dans les oreilles, pastiche non déguisé de la série en vogue des nineties, Le miel et les abeilles. La station a alors le vent en poupe. Ellebore la chambérienne s’accoquine avec la très tendance radio suisse Couleur 3 - à qui elle prête un coin de table pour permettre sa diffusion sur les ondes françaises -, multiplie les soirées concerts, les expos et ouvre un bar associatif. Symbole de cette apogée, son douzième anniversaire, en 1993, est l’occasion d’une fête restée, depuis, dans toutes les mémoires. Mais le siècle touche à sa fin et cette parenthèse enchantée va se terminer à l’approche du second millénaire.

Années deux points zéro

Le début des années 2000, années deux points zéro, comme on les a surnommées, ne sont pas loin d’être pour Ellebore les années zéro, tout court. Crise de la vingtaine ? Crise d’identité ? L’épuisement des forces vives menace. Les troupes fondent comme reblochon au soleil, les figures emblématiques fuient le navire, et même l’astrologue a rangé ses tarots. Ellebore est confrontée à ce qui menace toute structure associative (basée sur le bénévolat), le manque de bras. Et, en l’occurrence, de voix. Il faudra toute la pugnacité du capitaine Jean-Martial, bientôt secondé dans sa tâche de commandement par Eric Blanchard qui prend place à bord  pour « améliorer la couleur musicale », mais aussi l’arrivée de sang neuf, afin que la barque reste à flots. « C’est vrai que quand je suis arrivé, il y avait plus beaucoup de gens… A vrai dire, presque plus personne… Donc, forcément, j’ai eu facilement un créneau », se souvient un autre Fred, Tonin celui-là (alias Dj Whyninot). « Je pensais qu’ils n’étaient pas très rap, mais finalement ça a collé… C’est une radio qui est toujours en avance d’une mode, qui sort des sentiers battus et, là-bas, je savais qu’on ne me dirait pas ce qu’il faut que je passe ou non. C’est pour ça que j’y suis allé. » Avec un compère, Fred fonde l’Antichambre, émission référence sur la culture hip-hop toujours diffusée les lundi et jeudi soirs. Ils seront ainsi des dizaines à leur emboîter le pas. C’est cette énergie qui redonnera vie à Ellebore et permettra son ultime mutation avec des plateformes essentiellement musicales en journée et des émissions thématiques le soir. Un programme qui se veut moins brouillon, toujours plus cohérent et une tonalité générale finalement assez proche de la très zen Radio Fip.


Tout le monde connaît Ellebore

Aujourd’hui, la belle plante médicinale a bien grandi. Près de 17 000 auditeurs profitent de ses vertus thérapeutiques chaque semaine et sa renommée ne s’arrête pas aux frontières de la Cluses et de la Combe de Savoie, ses zones de diffusion en FM. Elle peut se targuer d’être devenue une incontournable dans le paysage culturel savoyard. Dans sa ville natale, c’est même une institution locale « A Chambéry, tout le monde connaît Ellebore. Tout le monde est passé ou connaît quelqu’un qui est passé à Ellebore », constate le président Jean-Martial. C’est vrai qu’en 30 ans, elle en a vu défiler du monde devant ses micros. Tous attirés par cette soif de liberté, ce moyen d’expression populaire offert à tous, comme Cyril Sauvageot alors étudiant à Chambé et aujourd’hui chroniqueur à France Inter et rédacteur en chef du Mouv’, ou encore Jean-François Giraud qui a choisi la voie plus pragmatique - et chargée en Co2 - d’Autoroute Info. Et même si on vient de lui refuser une fréquence sur Annecy, pas de quoi en faire une montagne, puisque le site internet engrange déjà des clics par wagons entiers.

Onde sensuelle

Annonces chaleureuses et suaves d’une voix féminine proche de l’orgasme radiophonique, musiques sirupeuses telle du miel à nos oreilles - attention référence ! -, sources groovy qui coule à flots légers et réguliers, plages sablonneuses d’électro-jazz s’étalant sous un soleil couchant orangé, brise acoustique qui caresse délicatement les branchages d’une forêt tropicale luxuriante… côté contenu, c’est frais, ouaté, voluptueux. Un peu trop lisse diront certains, un poil élitiste railleront les autres. C’est zapper un peu vite les soirées qui font ronfler les basses, claquer les batteries, patiner les vinyles ou cracher les flows enragés.

Belle insoumise aux antipodes des  Crac-Boum-Hue ! et Tagada-Tsouin-tsouin !, brouhaha permanent que nous sert la FM d’aujourd’hui, loin du raffut des ondes marquetées, refourgueuses de yaourts, elle détonne, forcément. Libre, et cela sans doute parce qu'elle reste associative alors que la plupart des fréquences dépendent de sociétés et d'impératifs commerciaux. Cette liberté, c’est ce qui plaît. «J’aime leur indépendance. On sent qu’ils bossent pour trouver des nouveaux talents, du coup les artistes sont moins connus, mais ça change. Je l’écoute le dimanche matin quand ils passent de la musique relaxe, ça détend. Et puis surtout, y a pas de pub et ça, ça fait du bien… », me confie Fanny, 34 ans et auditrice depuis ses années lycée, histoire de m’aider à terminer mon papier. Merci Fanny pour ce témoignage, qui d’ailleurs m’inspire à l’instant un nouveau slogan. Un jingle que la voix sensuelle de la station pourrait faire souffler sur les ondes : « Ellebore : Ni pub, ni soumise ! » Alors, c’est bon Jean-Martial, tu m’le prends mon slogan ?

Frédéric Delville




Demain, vendredi 11 Novembre, Ellebore fête ses 30 piges à l’ occasion d’une nuit exceptionnelle au Casino d'Aix-les-Bains.

La Nuit Sensible avec la présence exceptionnelle de l'ambassadeur du Groove et père fondateur de l'Acid JazzGilles Peterson !

Pour l'accompagner sur scène, un casting tout aussi brillant : Earl Zinger aka Rob Gallagher du cultissime groupe Galliano officiera en tant que MC tandis qu'Irfane du collectif Outlines viendra sur scène distiller une electro groovy et boogie à souhait !

Enfin, L'Antichambre Sound System et Frankito mixeront juste après le warm-up des DJs d'Ellébore, dès 19H !

Si ce n'est pas déjà fait, réservez vos places au plus vite.

Plus d'infos et réservations sur www.radio-ellebore.com



 

Commentaires  

 
+3 #11 Léo 12-12-2011 21:11
et ben moi c'est l'inverse, à l'époque Fréquence Horizon me gonflait avec ses djays a deux balles qui se croyaient en boite du matin au soir.. alors j'ai bossé sur Ellébore pour la liberté de faire ce que je voulais et passer de la zic décalée..
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+2 #10 Michel 16-11-2011 13:36
Citation en provenance du commentaire précédent de Michel :
À l'époque, je bossais à Fréquence Horizon. (si on peut appeler ça bosser) Je trouvais Ellébore très nulle, mais j'avais des goûts de mecs de 18 ans; maintenant, je crois que je serai plus branché dessus. On y trouve sur les radios iTunes?

Ma femme n'est pas du tout du même avis que moi et m'a demandé de mettre une radio intéressante. Est-ce un motif de divorce?
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-5 #9 visiteur 16-11-2011 10:12
Le poète a dit la vérité ,il doit être exécuté!
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+3 #8 gilles 16-11-2011 07:57
Et alors, c'était bien Fréquence Horizon ? c'etait à Chambéry aussi ?
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+3 #7 Pascal 15-11-2011 13:38
Citation en provenance du commentaire précédent de Loren :
j'y faisais une émission punk en 82, 83; c'est vrai que ça tournait vite au bordel; mais c'était à cause de nous... mais c'était vraiment super... que des bons souvenirs...

Citation en provenance du commentaire précédent de Michel :
À l'époque, je bossais à Fréquence Horizon.

Moi aussi, j'étais à Fréquence Horizon en 82/83
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+6 #6 Pascal 15-11-2011 13:35
Citation en provenance du commentaire précédent de visiteur :
ils ont perdu l'usage de la langue française à Ellebore! c'est des vendus.

Ah bon?
Ils parlent Arpitan, maintenant?
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-6 #5 visiteur 12-11-2011 17:25
ils ont perdu l'usage de la langue française à Ellebore! c'est des vendus.
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+4 #4 Michel 12-11-2011 10:51
Citation en provenance du commentaire précédent de Michel :
On y trouve sur les radios iTunes?

Oui, en rentrant ce link:
http://ellebore.ice.infomaniak.ch/playlists/ellebore-high.aac.m3u"
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+6 #3 Michel 12-11-2011 10:26
À l'époque, je bossais à Fréquence Horizon. (si on peut appeler ça bosser) Je trouvais Ellébore très nulle, mais j'avais des goûts de mecs de 18 ans; maintenant, je crois que je serai plus branché dessus. On y trouve sur les radios iTunes?
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+4 #2 gilles 12-11-2011 07:59
Whaaoouu !!! Quelle histoire !!!
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