Se remémorant l’évangile de Clint Eastwood, Jo constate que, en vouant un culte au veau d’or, l’homme a choisi un Dieu dont les gourous se prosternent devant le CAC 40.

En prêcheur solitaire, Clint Eastwood le rappelait dans Pale Rider : « On ne peut pas servir Dieu et Mammon. » Il faut choisir. Et le monde moderne a opté pour Mammon. On parle ici du veau d’or, du pèze ou des stocks-options selon votre rapport à l’argent. Quel que soit le nom qu’on lui donne, c’est une des bottes pas très secrètes largement utilisée par le prince de ce monde pour parvenir à ses fins. Devenue silencieuse, immatérielle voire virtuelle, la bonne vieille monnaie sonnante et trébuchante circule à travers le monde, dans des réseaux souvent opaques, à la vitesse d’un clic de souris. Mais servons-nous pour autant Mammon davantage qu’hier ? La singularité de notre temps vient du fait que l’économisme est devenu un véritable culte dont les porte-voix, à plat ventre devant le marché roi, sont de véritables gourous décryptant un monde qu’ils se sont attachés à rendre aussi complexe que leurs produits financiers.

Là où, autrefois, le capitalisme déployait son action à l’ombre de valeurs spirituelles ou morales supérieures (la religion, la patrie, l’utopie communiste), nous vivons aujourd’hui la finance comme un Dieu, comme une force naturelle. On parle ainsi de la main invisible du marché, comme on parlait naguère de la main de Dieu. Et les flux monétaires incessants qui circulent au-dessus de nos têtes ont des allures de forces autonomes, comme un souffle divin et irrationnel qu’on ne peut contrôler. 

Révélation$

Découvrant La boite noire du capitalisme mondial dissimulée dans la tuyauterie numérique de la société Clearstream, le journaliste Denis Robert a parlé de Révélation$. Celle de ce qui apparut comme le plus grand des scandales financiers, mais sans doute aussi une révélation plus profonde provoquée par l’irruption de ce solitaire hérétique dans les arcanes de la banque des banques. Régis Hempel, ancien dirigeant de Clearstream, a d’ailleurs déclaré à la Mission parlementaire française sur le blanchiment qu’on touche là un univers « très spirituel ». On est surtout face à des êtres usant de pratiques occultes et parvenant à nous maintenir dans un remarquable état d’apathie. « Si ce n’est pas voulu, vous ne mettrez rien au jour », affirmait Hempel à Robert. Et bien que ce dernier ait dévoilé le mécanisme de dissimulation mis en place par l’un des principaux organismes de la sphère financière mondiale, la sourdine politico-médiatique a fonctionné à plein régime dans la véritable affaire Clearstream. La presse s’est bien sûr passionnée bien pour les histoires de corbeau ou de règlement de comptes entre Sarkozy et de Villepin que le président avait promis de pendre à un croc de boucher, mais comme pour mieux discréditer le travail de Denis Robert. La mainmise de l’argent est si forte, sur nos comportements comme sur nos esprits, consciente ou mécanique, que celui qui révéla l’ampleur du dévoiement de la finance internationale passa pour un illuminé. Mais depuis quelques années, le vent semble en train de tourner. Il se met aussi à souffler fort.

Les marchands princes de la terre

Alors que l’Organisation mondiale du commerce impose sa loi à la terre entière, on pourrait se croire arrivé au temps apocalyptique dépeint par saint Jean dans lequel les « marchands sont les princes de la terre ». Les adoratrices de Mammon que sont les entreprises de biotechnologie ne sont-elles pas en train de transformer presque l’essence de la nature en marchandise ? Et à l’heure des codes barres et des puces électroniques, notre monde ne ressemble-t-il pas étrangement à celui de Jean où « nul ne pourra rien acheter ni vendre s’il n’est marqué du signe de la bête » ? Adorer Mammon ou entrer dans la marginalisation, telle serait l’alternative qui se présente dans une société où la valeur étalon n’est pas la fraternité, mais la rentabilité. Sauf que dix ans après les faillites de gigantesques sociétés qui, tel Enron, avaient truqué leurs comptes, c’est en fait tout notre système économique croulant sous les dettes qui pourrait déposer son bilan. Il repose sur le mensonge, notamment parce qu’on ment sur la viabilité écologique de nos pratiques industrielles ou qu’on dissimule les flux financiers qui circulent dans les tuyaux de Clearstream. Mais la course permanente au profit, dans les montagnes savoyardes comme ailleurs, nous rend presque incapable d’appréhender la réalité de nos vies d’esclaves du crédit. Ça va durer encore longtemps ? Sans doute jusqu’à ce qu’on cesse, de bon cœur ou dans les affres du processus révélationnaire, de vouer un culte à Mammon. Pour suivre enfin la voie de Clint ?

Jo Veillard


Chronique publiée dans le numéro 8 de la VDA (été 2006)


Retrouvez les précédentes chroniques de l’Apocalypse

Part 1 : La fin d’un monde

Part 2 : L’apocalypse, quesako ?

Part 3 : La fin des temps est-elle dans le pré ?

Part 4 : Le diable au coeur

 

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