Après sa visite du Fion, le professeur Claudius ne veut pas trop se (le) casser. Mais le voilà parti dans une grande réflexion qui l'invite à faire un point salutaire sur ce qui l’anime, au fond.
Ecrire un article ou un papier, comme on dit dans le métier, n’est pas toujours chose facile. Loin de l’image du journaleux qui, posé à la piscine d’un hôtel de luxe, s’épanche à loisir d’une plume alerte et intarissable, un œil sur son calepin et l’autre sur les plastiques féminines, le labeur du modeste gratte-papier est souvent plus proche du moine cistercien que du playboy des quatre étoiles. Ainsi, l’autre jour, vautré dans mon canapé, j’étais bien décidé à mettre un terme à ce qui semblait se profiler comme une belle journée de glandouille. Dans mon champ de vision, à deux mètres devant moi sur une table basse, mon PC HP et sa page word, blanche, immaculée. Le regard perdu au fond de l’écran, le rythme cardiaque fixé à celui du curseur, je me suis mis en quête d’une quelconque inspiration.
Pourquoi en suis-je là ?
Mon esprit évaporé s’est mis alors à vagabonder et à m’entraîner au grand galop loin de mon sujet initial. Par ricochets, empruntant pour le coup les pires chemins de traverse de ma pensée, je me suis mis à me poser la question de ce qui faisait que nous étions devenus ce que nous sommes. Où plutôt, que s’est-il réellement passé dans ma vie pour qu’en ce jour, j’en arrive là ou j’en suis aujourd’hui ? Tout en pensant, je me dis que tout doucement, insidieusement mais sûrement, s’instaurait en moi comme une envie de pisser. Je me repris et allai plus loin dans ma réflexion. Que sais-je à l’heure actuelle ? Quels sont mes savoirs ou savoir faire qui me permettent aujourd’hui de me distinguer spécifiquement, moi individu X, d’un autre individu Y ? L’envie de pisser se fit plus forte. Je m’aperçus alors, avec une agréable surprise que le nombre de choses que je maitrisais, était relativement important. En englobant des choses très spécifiques liées à des domaines où je pouvais me considérer comme spécialiste et d’autres beaucoup plus banals comme savoir planter un clou ou changer une roue de vélo ou encore connaître par cœur la disposition des traboules de Chambéry. J’ai peut-être bu trop de bières aujourd’hui…

J’attends encore
De manière plus poussée encore, je me dis : Mais pourquoi cela ? Pourquoi pratiquai-je le cyclisme et pas le monocycle en jonglant avec des torches enflammées ? Pourquoi suis-je spécialiste du lancer de bouses de vaches dans le lac d’Aiguebellette et pas champion olympique ou du monde aux côtés de Lars Riedel et Jan Zelezny ? Je cherche une solution pour soulager ma vessie comprimée… Malgré tout, je ne pouvais pas me résoudre à une vision fataliste due à un conditionnement social, économique ou même élitiste. Loin de céder à la morosité au nom d’une quelconque recherche de la performance, je cherchai plutôt à comprendre pourquoi nous n’apprenons pas ce que nous ne savons pas faire ? Raaaahhh !!! Cette envie de pisser devient vraiment gênante, mais, je suis tellement bien installé… J’ai trop la flemme de faire les quatre mètres qui me séparent des toilettes, sans compter les quatre autres mètres du retour, soit tout de même huit bons mètres au total. Et puis, plus j’attendrai longtemps, plus je suis sûr de ne pas être obligé d’y retourner de si tôt !
Il serait si bon de maîtriser tout
En effet, il y a tant de choses autour de nous, quel rêve d’être doué dans tous les arts où tous les sports. Comme ça doit être agréable de maîtriser chaque instrument de musique, non pour une quelconque reconnaissance qui en découle, mais, pour le plaisir pur et simple de maîtriser toutes ces disciplines. Parce qu’il est sûrement très agréable d’écrire à l’envie comme Albert Londres, d’être à l’aise sur une paroi de montagne ou parce que c’est tout simplement beau d’entendre par la magie de ses gestes, de multiples notes sortir d’un instrument et créant entre elles une harmonie… Je ne peux nier que l’envie est là, bien présente, mais pourquoi ne me jetai-je pas tout de suite à corps perdu dans l’apprentissage, pour pouvoir un jour faire la dent du chat en marchant sur les mains et en jouant de la trompette ?
Eureka
Tout à coup, l’envie de pisser se fit vraiment trop forte, je me suis levé et j’ai compris… En fait dans la vie préside deux choses : l’envie et la flemme. La flemme est toujours présente jusqu’à ce que l’envie devienne la plus forte. Et aujourd’hui, visiblement, l’envie d’écrire mon papier n’était pas assez pressante…
Professeur Claudius
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